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Álvaro Cunqueiro visto por Ramón Chao

8 junio, 2010

Je connais Cunqueiro depuis que j’ai ouvert les yeux sur le monde. Ma maison natale était un hôtel : l’Hôtel Chao – douze chambres, célèbre dans toute la Galice autant par la personnalité histrionique de mon père que par le ragoût de chevreau, les tourtes et les roulés a la crème de ma mère.

Au cœur des terres de plaine, Villalba est la capitale des hameaux qui peuplent cette région riche en lièvres, lapins et perdrix, où affluaient chasseurs de tout le pays, et pécheurs en eau douce, car á quelques kilomètres coule la riviére a truites, l’Aveso – littéralement « á l’envers »” – ainsi nommée, comme nous le disait Cunqueiro, parce que ses eaux coulent vers l’amont et roulent vers la source qui équivaut á la mort.

Deux ou trois fois par an allaient á la chasse et la pèche cet Alvaro Cunqueiro, Celso Emilio Ferreiro, notre grand poète du XXe siècle, et José María Castroviejo, qui me fit obtenir ma première collaboration régulière dans la presse espagnole : en ce temps-là Castroviejo jouissait d’une réputation de joyeux drille dans ses années anarchistes il avait place une bombe sous la chaise de son professeur de père, qui avait explosée en pleine classe de littérature.

Pour moi ces clients-là, avant de savoir qu’il s’agissait d’écrivains, étaient des chasseurs, pécheurs et gais lurons; il en alla pour moi, à leur égard, de même que ce sacristain qui faisait une génuflexion en passant devant toutes les statues sauf celle d’un saint Gumersindo sculpté en bois, parce qu’il 1’avait connu du temps qu’il était poirier.

Cunqueiro vivait alors á Mondoñedo, siège épiscopal où avait exercé autrefois Fray Antonio de Guevara, á trente-quatre kilomètres de Villalba. II venait souvent dans mon village, car il aimait assister á ses fameux marchés du mardi et du dimanche, ainsi qu’á la Foire aux chapons, le dix-sept décembre. Mon père l’aidait á choisir les volailles dorées de Tardad et les fromages de San Simón, plus réputes par leur forme de mamelon que par leur qualité, il faut bien l’avouer.

Maintenant les souvenirs affluent en désordre a mon esprit dans une confusion qui vise á récupérer ces instants-là, á y insérer les pages admirables des livres de Cunqueiro pour effacer la mauvaise conscience que j’ai de n’avoir pas su 1’apprécier au bon moment : mais c’est que j’étais un enfant et lui, aux yeux de la majorité – mon père non : mon père le respectait, mais moi je ne respectais pas mon père. Cunqueiro était un être excentrique, parce qu’il parlait et écrivait en galicien alors que c’était un monsieur et qu’il avait vécu á Madrid, dont on racontait des centaines d’ anecdotes les unes plus picaresques que les autres, comme d’avoir acheté dans les années quarante, alors qu’il était jeune et servait au ministère des Affaires étrangères, un manège de foire qu’il avait expédié á son village pour être monté lors des fêtes du saint patron San Lucas, dans ces années de famine où les enfants étaient sevrés d’un engin aussi divertissant. Nul ne sut comment Cunqueiro paya cet achat, ni comment il assura le transport des chevaux de bois, et pas même, suivant l’incertaine légende, s’il n1 avait jamais songé à honorer ces factures. Aujourd’hui encore il m’arrive de penser, dans ce ressassement de souvenirs, qu’il n’a jamais rien payé de sa vie, et que mon père se plaignait qu’il lui avait volé quantité de chapons, sans avoir 1’air d’y toucher, ce qui á mes yeux ne rend Cunqueiro que plus grand. Car posséder mon père comme il l’a fait, alors que c’était un avare et un ladre de première grandeur, dénotait assurément un  génie indiscutable. Et puis, que le fils du pharmacien de Mondoñedo ‘écrivait des histoires de fantômes, de revenants, de trésors gardés par des nains et des Maures, de sirènes dormantes dans des villes englouties : moi j’y trouvais la même saveur qu’á des conversations des villageois au coin du feu. Je n’avais pas le recul nécessaire pour comprendre que Cunqueiro transformait en littérature notre tradition orale.

A  l’âge de dix ans je quittai mon village pour aller étudier á Madrid, cessant ainsi de voir nos trois chasseurs hommes de lettres. A mon retour a Villalba l’été, j’entendais parler de Cunqueiro par les séminaristes qui allaient a Mondoñedo pour devenir cures, parmi lesquels mon frère Xosé. L’écrivain, écœuré par la capitale de l’Espagne, décu par l’idéologie a laquelle quelques-uns et lui-même avaient consacré leurs pires poèmes, poursuivait les légendes arthuriennes, les fabuleux voyages d’Ulysse ressuscité, les anecdotes de guérisseurs…

Je le voyais de temps en temps marchandant au marché en compagnie de mon père le prix des poulets seulement pour le plaisir de  parler avec les paysans; toujours avec son sempiternel parapluie ouvert contre la pluie en hiver et contre le soleil en été, mais déjà dans mon adolescence, atteint par le virus  idéologique, je tâchais d’éviter cet écrivain phalangiste, quoique plus d’une fois je ne pusse échapper á l’obligation de lui jouer au piano quelque sonate de Beethoven ou le sirupeux Lac de Come, obéissant aux instances paternelles.

Je vins en France au milieu des années cinquante. J’avais lu en Espagne ce qu’on pouvait lire á cette époque : La famille de Pascual Duarte de Camilo José Cela, Nada ,de Carmen Laforet, Les eaux du Jarama de Rafael Sánchez Ferlosio, des romans de Aldecoa, de Zunzunegui, de Papini et le Romancero gitan de García Lorca. Ici, dans les milieux antifranquistes il était indispensable, si 1’on voulait être au goût du jour, de connaitre l’œuvre de Machado (Manuel et non pas Antonio, le préféré de Borges), Blas de Otero, ce que faisaient les frères Goytisolo, en méprisant tout ce qui n’était pas du réalisme socialiste et ne disons rien de la littérature d’imagination, surtout celle de Cunqueiro et de Torrente Ballester.

Bien des années durent s’écouler avant que je découvrisse Cunqueiro. Je lisais Miguel Ángel Asturias, Alejo Carpentier, Gabriel García Márquez. La réalité merveilleuse, le réalisme magique, nous l’avions depuis des années chez nous en Galice et personne ne le savait. On accusait Gonzalo Torrente Ballester d’avoir plagié García Márquez dans La saga/fuga de J.B. Je posai la question á 1’écrivain colombien dans une interview publiée dans El Pais. II m’expliqua que tout ce qu’il pouvait y avoir d’irrationnel dans Cent ans de solitude provenait de légendes galiciennes : c’étaient des histoires que lui avait racontées sa grand-mère galicienne quand il était enfant.

Je me mis alors á lire Cunqueiro. En retard et avec ferveur je découvris sa prose débridée; l’ironie de ses adjectifs; son panthéisme : la souplesse et la grâce qu’il a dans l’emploi du relatif; la saveur archaïque du prétérit au lieu du plus-que-parfait, sa construction incorrecte selon la grammaire et qui n’est permise qu’en Galice.

Cunqueiro écrivain galicien, évidemment; mais il n’est pas indispensable de le lire dans cette langue. L’un des charmes de sa prose réside dans la trame du parler galicien qui en ressort et que 1’on sent; par là même il parvient á une syntaxe propre á créer des mondes fabuleux comme celui de la Bretagne dans ces Chroniques du sous-chantre; une Bretagne où il n’avait jamais mis les pieds avant d’écrire son roman et qu’il visita ensuite au cours d’une mission en vue « d’ engager des joueurs de cornemuse pour se produire á Vigo en août, ce qui est comme d’aller chercher des oiseaux chanteurs en Laponie.

C’est pourtant en galicien qu’écrivit Cunqueiro, parce que c’est en galicien qu’il parlait avec les paysans dans les marchés, et parce que c’était sa langue maternelle, s’il faut considérer comme langue maternelle celle que parle le peuple. Mais maternelle aussi est la langue de la culture et pour Cunqueiro la langue de culture était le castillan.

Pour réussir une œuvre littéraire il faut avoir des siècles de création derrière soi. Rien ne surgit du néant, et la production d’œuvres littéraires en galicien fut pratiquement interrompue du XIIIe siècle jusqu’au XIXe siècle, quand apparut Rosalía Castro, qui écrivit si magnifiquement en un galicien appris par ouï-dire et en castillan  savant : ce fut la un miracle de la poésie.

Les premières sources littéraires de Cunqueiro, et les plus importantes pour lui, furent en castillan Fray Antonio de Guevara évêque de Mondoñedo, “riche en pain, en eau et en latin”, Miguel de Cervantes, Shakespeare ainsi que Homère et les classiques grecs. Les deux langues, le castillan et le galicien, initialement séparées, s’unissent chez lui pour se confondre dans la marque de leur fonction, qui est le champ de constitution d’une prose qui, pour moi, n’a pas d’équivalent dans la littérature espagnole. Bien entendu, le Quichotte est le roman le plus important de la littérature universelle, mais pour ce qui est du plaisir de la lecture, j’éprouve autant ou plus d1agrément a lire quelques pages au hasard de Cunqueiro que de Cervantès.

J’ai dit tout cela a Cunqueiro chez lui á Vigo en 1981, quelques jours avant sa mort. Je lui ai avoué que j’avais été, moi, plus que lui, victime de la dictature littéraire de la gauche, aux yeux de laquelle la littérature ne pouvait être qu’une arme centre le franquisme : c’est ainsi que dura tant d’années le régime c’est ainsi que Franco mourut dans son lit et de sa belle mort. Cunqueiro avait le teint cireux, il devait subir une dialyse tous les deux jours et je crois l’avoir alors blessé dans sa pudeur, mais il m’en remercia d’un sourire affectueux. Puis nous avons parlé d’autre  chose. Des foires de Villalba, de la France, où il pensait se rendre une fois rétabli, de mon travail de journaliste – alors qu’il était directeur de El Faro de Vigo, il parlait de moi comme de “notre correspondant á Paris”, alors que je n’écrivis jamais une seule ligne dans ce Journal. Nous avons parlé aussi de mon père, qu’il m’aida a mieux connaitre, et peut-

être á aimer.

Déjà naguère, en lisant et relisant Cunqueiro – ce n’est pas qu’il soit mon auteur de chevet; il est bien davantage : avant d’écrire je dois me pénétrer de quelques lignes de lui pour tenter de me hausser a un état de grâce – il m’avait appris que “tout renouveau et tout printemps dépendent du cœur de l’homme, car c’est lui qui choisit les saisons, les brûlantes amitiés, les chansons, les chemins, l’épouse et le tombeau…”

Ramón Chao

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