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Article consacré au guide du Paris rebelle

19 octubre, 2010
Ramon CHAO, Ignacio RAMONET : « Guide du Paris rebelle » (Plon ; 24 euros)
« Je ne suis qu’un ouvrier, mais je ne voudrais pas salir ma chemise comme tu souilles ton uniforme ». C’est un 22 octobre de 1941 un peu après 15 heures que Jean-Pierre Timbaud apostropha en ces termes le sous-officier Touya, gendarme français qui le conduisait vers un peloton d’exécution allemand. A ses côtés dans cette clairière près de Châteaubriant, ignorant du fait que l’approximatif  président d’une république à bout de souffle utiliserait un jour son martyr à de petites fins politiciennes, Guy Môquet. Jean-Pierre-Timbaud n’a lui qu’une rue de Paris qui porte son nom, dans le 11ème arrondissement. Petite revanche sur le sort : il figure ainsi dans le remarquable dictionnaire de Ramon Chao et Ignacio Ramonet.
Au même moment, aux visiteurs allemands qui visitaient son atelier, Picasso distribuait des reproductions en carte postale de Guernica tout en gueulant de formidables « emportez, emportez, souvenirs ! » à leurs oreilles inquiètes. A ceux qui se hasardaient à demander : « c’est de vous ?», le peintre répondait féroce : « non, c’est de vous ! ».
Bien des années plus tôt, au pied d’une guillotine qu’il méritait sûrement pour avoir lancé en pleine chambre une bombe inoffensive vraisemblablement fabriquée par les petites officines de la préfecture de police, Auguste Vaillant estimait cependant salutaire d’avoir mis en cause « cette société maudite où l’on peut voir un seul homme dépenser inutilement de quoi nourrir des milliers de famille ». Il laissait une petite fille, Sidonie, dont la misère avait peut-être armé son bras. Que pensa t’elle en voyant mourir son père pour le plaisir d’un bon mot, le fameux « messieurs, la séance continue » de Dupuy ? Que penserait-elle aujourd’hui en constatant que ce qui continue, surtout, ce sont les injustices et les inégalités ?
Mais, que voulez-vous, le peuple « est un animal si féroce qu’il se défend lorsqu’il est attaqué » disait Blanqui. Et ce sont ces révoltes, ces pagailles, ces luttes, ces émotions, ces chienlits à répétition qui ont fait de Paris le cœur révolutionnaire de la France que nous conte ce guide pas comme les autres.
Sur 68 en tant que tel, peu de choses. L’histoire émouvante d’Emile Mira devenu CRS pour nourrir sa famille, et que le métier de réprimer, qui n’était décidément pas le sien, mena au suicide en octobre de cette année là, à l’arrière d’un car de police. Mais sur tous ceux qui fomentèrent révoltes et révolutions ; sur les lieux qui les accueillirent ; sur les projets plus ou moins avortés qu’ils imaginèrent et donc sur la trace qu’il en reste au fil des rues de notre capitale, que de choses passionnantes à découvrir ou redécouvrir.
Sade dans ses prisons et Blanqui dans les siennes ; les quatre filles de Proudhon élevées chez les religieuses ; Bakounine discutant des nuits entières entre un lit de camp, une valise et des livres ; Marx et Engels au café de la régence avant que le second n’écrive au premier, exilé à Bruxelles, en souvenir de leurs mémorables virées : « sans les femmes françaises, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue » ; Voltaire déguisé au Procope pour entendre les critiques sur ses pièces ; Lénine et Trotski échangeant leurs chaussures sur le chemin de l’opéra comique ; Béranger entrant par la fenêtre au palais de justice et clamant : « on ne peut tout de même pas commencer sans moi ! » ; les ossements d’Héloïse et Abélard mis dans deux boîtes distinctes, « par respect de la morale » ; Jarry abattant les miroirs des cafés à coup de révolver avant de déclarer tranquille : « madame, nous pouvons parler, je crois que la glace est rompue » ; la charmante compagne de Lénine trouvant à se plaindre du « bureaucratisme » français ou la belle Otéro posant comme maxime que « la fortune vient en dormant, mais pas en dormant seule », ce dictionnaire n’inspire pas exactement l’ennui.
Pourtant, on se gardera bien de n’y voir qu’un plaisant recueil d’anecdotes, pas plus qu’un bréviaire très utile pour (par exemple) de jeunes socialistes d’aujourd’hui bien oublieux des luttes d’antan puisque très occupés à départager les vrais libéraux des faux socialistes, et vice-versa.
Instructif et passionnant, s’ouvrant sur de nombreux horizons (sud américains et hispaniques avec Marti, Bolivar, Marcos, De Miranda… ; artistiques et littéraires avec Zola, Satie, Vian, Vallès, Jarry… ; féminins bien sûr avec Théroigne de Méricourt, Olympes de Gouges, Flora Trista,… ; intellectuels et scientifiques avec Debord, Freud, Reclus… ; politiques avec Marx, Proudhon, Babeuf… ; d’épopée avec Casanova, Cyrano, Villon…), ce dictionnaire prend plaisir à nous réserver des rencontres utiles, des visites saisissantes, des souvenirs émouvants.
Pas inutile en effet de se remémorer que si les premières barricades fleurirent bien à Paris lors d’un mois de mai de 1588, et si elles furent bien l’œuvre d’étudiants et de maîtres, ces assemblages composés surtout de « barriques » servaient cependant l’intolérance et le fanatisme de la ligue et du duc de Guise.
Saisissantes ces quelques heures passées avec le peintre André Gill dans les caves du théâtre de Cluny, boulevard Saint-Germain, lorsque le soupirail oblige à assister impuissant et rempli d’horreur aux exactions des revanchards versaillais. L’auteur du fameux « lapin à Gill » y laissera la raison.
Emouvant le cortége honteux qui s’avance dans les rues sombres du Paris de 1673, et qui à la lueur des torches mène à sa sépulture l’un des génies de notre langue, ce Molière qui empêche Poquelin d’être enterré au grand jour et dans la dignité.
Trotski raconte dans « Ma vie » cette rencontre entre le député italien Morgari et quelques-uns de ses homologues français, à la terrasse d’un café des grands boulevards : on parle d’agir et tout va bien, on parle soudain de faux papiers et chacun de rapidement demander l’addition. Soyez moins pusillanime : plongez sans retenue dans ce formidable condensé de la rebellitude parisienne.
Thierry GERMAIN
In Mélange d’articles on janvier 2, 2010
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