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Miguel Delibes

19 marzo, 2011

Au cœur de la Castille vit un chasseur que la gloire littéraire a rejoint par une sorte de fatalité. Né en 1920 à Valladolid, descendant de Français – son grand-père, venu en Espagne participer à la construction d’une ligne de chemin de fer, était le cousin du compositeur Léo Delibes – , le petit Miguel a grandi entre cet aïeul libéral et un autre, traditionaliste.

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Un père progressiste et une mère catholique ne firent qu’accentuer cette dichotomie, courante au sein de la classe moyenne espagnole, que Delibes porte en lui et qui se reflète dans son œuvre.

Doué dès l’enfance pour le dessin, il entre très jeune comme caricaturiste au journal de Valladolid El Norte de Castilla, dont il allait devenir le directeur. Entretemps, des études de droit et de commerce lui avaient permis d’occuper la chaire de l’école de commerce de la province.
C’est en 1947 qu’il se révèle comme écrivain en obtenant le prix Nadal avec sa première œuvre, La sombra del ciprés es alargada. Dès lors, rares sont les années où Delibes n’ait rien publié : romans, récits de voyages ou de chasse, au total une quarantaine de titres. Dans toutes ses œuvres se déploie son style : il est difficile de trouver plus de clarté et de transparence dans le maniement d’une langue, et si l’on peut dire que Lezama Lima écrit le plus somptueux espagnol de la Carabe et Torrente Ballester le plus savoureux castillan de Calice, c’est à Miguel Delibes que l’on doit le plus authentique parler de Castille.
Retiré le plus souvent à Valladolid, quand ce n’est pas à la campagne, sans confort ni téléphone, toujours à l’écart des cénacles littéraires madrilènes et indifférent aux médias, Delibes a atteint une célébrité comparable à celle du Prix Nobel Camilo José Cela. Il a accumulé honneurs et prix littéraires : membre depuis 1973 de l’Académie espagnole, il a obtenu entre autres le Prix national de littérature 1955 et le Prix Prince des Asturies en 1982.
« Vous êtes toujours le garçon maigre aux yeux tristes, assoiffé de tendresse, de vos premiers romans ?
— Avec trente ans ou quarante ans de plus. Non ? Mais, c’est sûr que certaines particularités m’ont rendu la vie amère dès l’enfance. Quand j’avais huit ans, mon père en avait plus de cinquante, ce qui, à l’époque, était quasiment la vieillesse, une amie se noyait dans la Pisuerga, un autre perdait son père : savoir qu’un jour les miens mourraient, que moi je mourrais, m’arrachait des larmes sans raison, éveillait une angoisse que dans Cinq Heures avec Mario Carmen définit comme une sensation de vide dans le plexus solaire. Je suis névrosé, il n’y a aucun doute, et l’ai toujours été. Ce n’est pas une affirmation gratuite. Mon grand-père paternel, le Delibes français, l’était, et mon père aussi.
— Ensuite, quand vous avez commencé votre dystonie, ou votre dépression, appelez ça comme vous voudrez, vous preniez des pilules et vous pleuriez pour la moindre bêtise, rappelez-vous.
— Oui. Je prends des médicaments et des choses comme ça. Mais cela me remonte le moral pendant une semaine et je retombe vite. Je vois la vie en gris et c’est une vision qui ne se dissipe que par moments : le lever du soleil un jour de chasse, par exemple. Mais l’angoisse revient et mes peurs, malheureusement, réapparaissent. Ces présages se sont concrétisés avec la mort de ma femme. Angeles était beaucoup plus jeune que moi enthousiaste, pleine de vie. Il n’y avait aucune raison pour que ce soit elle qui me quitte. Maintenant que j’y pense, toutes les histoires que j’ai imaginées ont fini par être miennes. Quand j’ai écrit La sombra del ciprés…, je ne pouvais pas imaginer que ce serait là ma propre biographie.
— Vous avez obtenu avec ce roman le prix le plus important d’Espagne à l’époque. Pourtant, vous n’en êtes pas content.
— Je l’avais écrit avec le cœur, sans métier. Je n’avais jamais rien écrit de sérieux. Seulement des nécrologies dans le journal et quelques critiques de cinéma. De plus, j’avais lu si peu que j’ai honte de le confesser, au bout de quarante ans. J’ai voulu raconter mon désarroi après la mort de mon père. Un critique a dit qu’il était invraisemblable qu’un enfant de dix ans ait de telles pensées. Mais je les ai eues, à cet âge-là et même avant. Je me suis dit que ce monsieur n’avait aucune idée de ces choses. Et c’est son ignorance qui m’a poussé à continuer d’écrire.
— D’autres critiques, pourtant, ont relevé plusieurs influences dans vos premières œuvres.
— C’est très drôle. Enfant j’avais lu Ivanhoé, Zane Grey, Saigari et, poussé par l’enthousiasme de mon père, une ancienne version de Don Quichotte, à laquelle je n’ai rien compris. Néanmoins, les critiques m’ont beaucoup aidé. Parce que, quand ils parlaient de l’influence de Proust, je me mettais à lire La Recherche… S’ils notaient des traces de Galdos dans la technique et la minutie, j’ingurgitais les Épisodes nationaux. Quand ils ont dit que Cinq Heures avec Mario évoquait certaines situations de Tandis que j’agonise, j’ai compris que je devais lire Faulkner pour voir de quoi il s’agissait. C’est ainsi que je me suis formé en littérature.
— Le prix Nadal vous a soudainement rendu célèbre. Votre deuxième roman a été un succès, comme le premier. Et vous n’étiez toujours pas satisfait.
— C’est qu’il y a dans les deux comme un travestissement. Je pensais alors que « faire de la littérature » passait par l’emploi d’adjectifs recherchés et de phrases grandiloquentes. Puis je me suis rendu compte que si j’écrivais comme je parlais, sans « fabriquer » du style, tout s’agençait de manière plus fluide, plus fraîche, plus convaincante. C’est ainsi que j’ai écrit El Camino qui aborde un thème similaire à celui de La Sombra... – une amitié enfantine interrompue par la mort – et où je commence a être moi-même.
— C’est une erreur dans la vie de se laisser guider seulement par l’intellect, écriviez-vous déjà dans La Sombra… En fait, vous êtes entré dans le domaine de la tradition, du réalisme.
— J’écris un roman « à l’ancienne ». Dans le roman d’aujourd’hui, on donne une importance excessive au mot. Non que je pense qu’il soit sans importance, au contraire : pour moi, le mot précis et l’adjectif exact sont fondamentaux. Mais dans un roman, il doit y avoir au moins un homme, un paysage et une passion, articulés dans une durée. La forme pure, le verbiage, la structure seule ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse, c’est le roman en tant qu’auscultation du cœur humain. Ceux qui disent que ce genre est mort vont trop vite. Tant que le public continuera à le demander, il restera vivant. Et cette histoire de la destruction du langage, c’est une sottise. Le langage détruit cesserait d’être le moyen d’une communication. Et si le langage ne sert pas à cela, il ne sert à rien.
— Pendant de longues années, vous avez travaillé àEl Norte de Castilla. On se demande comment les gens pouvaient lire ce journal ! Il « tombait des mains », par excès d’insistance sur les calamités de toutes sortes… milliers d’enfants sans écoles, prisons insalubres, pauvres mourant de faim dans des conditions inhumaines. Mais enfin, que prétendiez-vous faire ?
— Quand, dans les années soixante, le ministre de l’information, M. Fraga Iribarne, a sorti sa fameuse loi sur la presse, j’étais le directeur de ce quotidien. J’ai voulu profiter de la nouvelle loi pour dénoncer la situation de la Castille rurale. Nous avons entrepris une campagne contre l’état de misère absolue dans lequel nous maintenait le gouvernement. On m’appelait sans arrêt du ministère, parce que, disaient-ils, je dépassais les bornes et mettais en péril l’expérience. Je leur ai dit que la liberté ne s’expérimentait pas, mais que, si on le faisait, pour que l’expérience fût scientifique, il fallait le faire totalement. Pour finir, Fraga Iribarne a réussi à me faire démissionner.
— Votre goût pour le journalisme était démesuré, absorbant et bien que sans objectif précis, vous vous prépariez à de plus hautes destinées.
— Je crois que quand on vous a inoculé le poison du journalisme, c’est pour toujours. Hemingway a dit qu’il fallait s’en retirer à temps parce que c’est une profession stérilisante pour un écrivain. Je crois que le journalisme est en quelque sorte le prologue de la littérature. En ce qui me concerne, il m’a aidé beaucoup par l’exercice de synthèse qu’il m’a imposé.
— Il ne vous paraît pas curieux que le chef de file de la « castellanité » soit descendant de Français ?
— Mon grand-père venait de Toulouse, mais son cousin, Léo Delibes, est né dans la Beauce, un paysage semblable à celui de la Castille, dans sa partie la plus riche : amples horizons, champs de blé, tradition mystique… En fait c’est mon père qui m’a appris à aimer la Castille. Et si j’ai écrit quelque chose d’emblématique sur cette région, c’est pour y être resté, parce que les gens ont l’habitude de s’en aller d’ici dès qu’ils écrivent leur premier livre.
— Vous avez refusé d’être le directeur du journal madrilène El Pais lors de sa création.
— En effet, le PDG m’avait même promis une chasse privée près de la capitale pour que je puisse continuer à chasser. Mais, en fin de compte, si nous sommes nés dans un endroit, c’est bien pour quelque chose, non ? Et il n’est pas question de biaiser avec les desseins du Seigneur.
— Ortega y Gasset écrit : « La Castille a fait l’Espagne et l’a défaite. »
— C’est une fausse mythologie de la Castille. On nous a accusés, les Castillans, d’être hégémoniques, impérialistes, d’opprimer les autres peuples d’Espagne, quand ce n’est pas ceux d’Amérique. Ce jugement n’a rien à voir avec la réalité historique. Depuis la défaite des Comuneros au seizième siècle, la Castille a été la première victime de l’État espagnol. Je ne dis pas qu’aujourd’hui ce soit la région la plus pauvre, car l’Andalousie et la Galice le sont également, mais désertifiée comme la Castille, il n’y en a aucune.
— Maintenant, comme la Galice, la Catalogne et le Pays basque, la Castille est autonome.
— Ce n’est pas une question d’autonomie. Nous sommes restés sans hommes. Ils ont émigré à la périphérie de l’Espagne ou en Allemagne. Nous nous retrouvons sans moyens économiques parce que l’argent d’ici s’en est allé à des industries rentables. De plus, la Castille n’a pas de sentiment nationaliste. Nous, les Castillans, nous nous sentons espagnols. C’est vrai que, maintenant, quelques-uns prétendent créer cette conscience autonomiste. Cela n’a pas de sens. Pour qu’il existe un sentiment nationaliste, il faut que la région ait été foulée aux pieds, une fois pour toutes par le pouvoir central, comme l’a été la Catalogne en 1936. La Castille n’a pas été anéantie brutalement, elle s’est asséchée progressivement, lentement. Définitivement.
— Mais la langue parlée dans votre œuvre, l’est-elle encore en Castille ?
— J’écris comme j’entends les paysans parler, les vieux dans les villages. Je n’invente rien et ne recherche rien, je ne fais qu’utiliser les mots des gens d’ici. Le problème, c’est que ces mots vont se perdre, parce que la langue se rétrécit et les nouvelles générations rurales ne connaissent pas les termes qu’employaient encore leurs aînés.
— La technique des Saints Innocents ne paraît pas très en accord avec le thème que vous développez. Quelle prétention, cette manière de mettre dans vos livres des phrases en italiques et avec des majuscules ailleurs qu’aux noms propres ! Ça n’a pas de sens…
— Les six récits qui composent ce roman sont conçus en forme de poème. Le point et autres signes conventionnels de ponctuation rompraient l’atmosphère que je voulais donner. De plus, je ne vois pas pourquoi il faudrait respecter la tradition du point à la ligne et des tirets dans les dialogues.
— Vous savez très bien écrire, tout le monde le dit, mais toujours des choses auxquelles personne ne comprend rien, et quand on comprend, c’est pire…
— Les personnages des Saints Innocents existent. Au moins, ils existaient à l’époque du concile Vatican II, dans laquelle le roman s’inscrit. J’ai connu Azarias, qui donne tout le récit et même sa géographie. C’est un débile, mais malheureusement nous rencontrons ce genre d’hommes dans tous les villages de Castille.
— Dans Les Saints Innocents, comme dans la plupart de vos œuvres, un certain fatalisme régit le destin des personnages. Les déshérités, les miséreux se réfugient dans le mutisme, dans la solitude. Peut-être Azarias, avec son langage défectueux, est-il le symbole de l’incommunicabilité.
— C’est possible. J’ai voulu refléter la vie des habitants de cette terre ingrate, entre Salamanque et Gibraltar, soumis aux caprices des grands propriétaires insensibles et frivoles.
— Se charger de toute la douleur du monde peut être un acte de vanité. À bien y regarder, toute cette humilité n’est que de l’orgueil.
— La question est sérieuse. Est-ce par vanité, par amour propre ou simplement par fidélité à soi-même ? Je n’ai pas de réponse.
— Pouvez-vous dire sur quoi vous écrivez maintenant ? Pardonnez ma franchise : vos personnages seront toujours des pauvres ou des imbéciles ?
— Je ne crois pas qu’il existe de fatalisme ni de déterminisme dans mes livres. Il y a peut-être une routine, parce que au fond je suis routinier. Mais il est peu probable que j’écrive encore des romans. Le roman a une structure complexe et je commence à être préoccupé du fait qu’il me faut garder suffisamment de tête pour me rendre compte que je suis en train de perdre la tête. Je suis plongé dans un flux de mélancolie. Les soixante-dix ans, surtout à voir le nombre écrit, me font frissonner. Et alors, d’une manière instinctive, je me suis mis à rassembler les souvenirs qui me sont les plus chers. Comme si je voulais sauver une série de choses avant de fermer boutique.
– « Mon nom est fait pour retentir, pas pour paraître » : encore une de vos formules. Pour Robinet, le protagoniste d’El loco, seul celui qui a atteint la célébrité peut être sûr d’avoir un peu de repos dans la tombe.
— Cela va m’être difficile. Quand je me regarde de l’extérieur, je vois que je ne suis pas un écrivain génial. Je suis un chasseur qui écrit. Ce qui n’empêche pas que certains me considèrent comme un maître. Peut-être que j’utilise bien le castillan, comme dit Carmen. Mais entre bien manier une langue et accomplir une œuvre géniale, il y a un fossé.
— Pouvez-vous décrire cette Carmen ?
— Une femme de la classe moyenne espagnole, conservatrice, qui n’a pas accepté le renouvellement apporté par Vatican II. Elle n’est pas coupable des critiques qu’elle fait. Ce sont des idées qu’on lui a inculquées et elles lui paraissent bonnes.
— Mario, c’est vous ?
— Il a peut-être les défauts que j’essaie d’éviter pour moi-même.
— Selon vous, que restera-t-il de votre œuvre ?
— Dans de nombreuses années ? Des cendres ou un mot rescapé.

Ramon Chao

Le Monde, Vendredi, 19 Octobre 1992

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