Skip to content

Un conte moral: La parabole des aveugles

21 marzo, 2011

L’AVEUGLEMENT (Ensaio sobre a cegueira), de José Saramago, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Le Seuil, Paris, 303 pages, 135 F.

PREMIER cas : un automobiliste, arrêté devant un feu, se trouve soudain plongé dans une blancheur si lumineuse et si totale qu’elle dévore les couleurs, les objets et les êtres. Deuxième cas : celui de l’ophtalmologue qui l’examine. Suivront une prostituée en plein exercice de son métier, puis un garçonnet. La multiplication de ces cas pousse les autorités à mettre en quarantaine toutes les personnes affectées par “l’étiologie du mal blanc”, comme elles désignent la cécité.

Toute la population, devenue aveugle, va vivre, dans la plus répugnante des promiscuités, des scènes d’horreur – bacchanales, viols, meurtres – car, bien que n’étant pas mortelle, cette peste détruit les valeurs morales, impose la loi du plus fort, l’injustice et l’oppression. Comme Luis Buñuel dans le film L’Ange exterminateur, où des dizaines d’invités restent enfermés dans des salons (annonciateurs de ceux de l’ambassade du Japon à Lima), José Saramago sait que, pour décrire la situation à laquelle nous aurait conduit la démocratie libérale et postcommuniste, il faut avoir recours à la parabole. A l’instar de ses illustres prédécesseurs dans le genre allégorique – Jonathan Swift, Daniel Defoe ou Voltaire -, il utilise un vocabulaire et des images simples, traitées avec une écriture dense, sans dialogues classiques, où la voix du narrateur et celle des personnages se fondent en un monologue extérieur et collectif. C’est pour obtenir ce décalage que L’Aveuglement est pétri de dictons (“Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir”, “Chaque chose arrive en son temps”, “Pour s’être levé de bon matin, l’on ne meurt pas plus tôt”, etc.) ; de métaphores assez courantes (” Pour avoir perdu la lumière de leurs yeux, ils perdaient aussi le phare du respect”) ; de références à Platon et aux classiques (“Les yeux sont des miroirs tournés vers l’intérieur”), ainsi que d’innombrables mentions au Nouveau Testament, car l’auteur de L’Evangile selon Jésus Christ connaît bien sa Bible.

SANS doute aussi, à travers ce langage stéréotypé, José Saramago veut-il identifier le lecteur à un narrateur omniscient et faire de lui un spectateur neutre et distancié. “Mais – comme dit l’un de ses personnages – les phrases toutes faites sont ainsi, elle ne sont pas sensibles aux mille subtilités du sens.”

Pour rendre la parabole plus universelle, les personnages n’ont pas de nom. L’auteur les désigne par leur profession, leurs attributs distinctifs ou leur parenté avec les autres (“le médecin”, “sa femme”, “le vieillard au bandeau noir”, “la jeune fille aux lunettes teintées”). Même les figures saintes de l’Eglise sont anonymes, facilement repérables et toutes à leur tour deviennent aveugles. José Saramago décrit, dans une des plus belles pages du livre, “cet homme cloué sur la croix et avec un bandeau blanc”, “un vieillard avec une longue barbe et trois clés à la main, il a les yeux bandés”, “un autre homme avec une balance, il avait les yeux bandés”.

Chez Buñuel le surréaliste (qui met toujours en scène, dans ses films, disons-le au passage, des aveugles odieux), l’amour fou d’un couple suffira pour rompre le maléfice de l’enfermement. Saramago, lui, est communiste, mais un communiste anarchisant et quelque peu mystique, comme le sont souvent les Ibériques, c’est pourquoi il faut sans doute “excuser ses harangues moralisatrices”.

Une seule personne – la femme du médecin – reste voyante et clairvoyante : cette cécité, allégorie de l’aveuglement par repli sur soi de notre monde actuel, est un pouvoir de mort. Son mari sera l’un des premiers à prendre conscience des causes de l’épidémie, donc à recouvrer la vue : “Je pense que nous ne sommes pas devenus aveugles, je pense que nous étions aveugles. Des aveugles qui voient. Des aveugles qui, voyant, ne voient pas.”

Ramón Chao

Le Monde Diplomatique. Août 1997, page 26

No comments yet

Responder

Introduce tus datos o haz clic en un icono para iniciar sesión:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión / Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión / Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión / Cambiar )

Google+ photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google+. Cerrar sesión / Cambiar )

Conectando a %s

A %d blogueros les gusta esto: