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Les concessions et les erreurs des partis de gauche.

27 marzo, 2011

Le miracle politique espagnol n’est plus ce qu’il était. Il a suffi d’un coup d’Etat manqué pour jeter à bas bien des illusions. La vague de désenchantement qui submerge depuis quelque temps le pays et qui s’assortit d’un retour en force des nostalgies mystiques les avait déjà, il est vrai, fortement ébranlées.

Pour tromper leur morosité, les Espagnols, cependant, se sont rabattus sur un divertissement à la portée de tous et qui consiste à refaire l’histoire à coups de “si”. Où en seions-nous, se demandent-ils, par exemple, si les partis de gauche avaient accepté avec moins de complaisance les règles du jeu démocratique?

Cette tentative d’histoire “contrefactuelle” ne tient malheureusement pas devant un fait très simple: le parti communiste pas plus que le parti socialiste n’avaient d’autre choix. La ligne du P.C.E. était axée depuis 1956 sur une politique de “réconciliation nationale” ainsi que sur la création d’un Etat démocratique à l’image des régimes en honneur dans les autres nations de l’Europe occidentale.

Celle du parti socialiste ouvrier espagnol (P.S.O.E.) n’en était pas très éloignée: aux temps du franquisme, les dirigeants socialistes (tenons-nous en aux seuls dirigeants, puisque le P.S.O.E., déchiré par des conflits d’idées et de personnes, ne comptait à l’époque que peu de militants) se présentaient comme les héritiers et les garants de la tradition républicaine; aussi considéraient-ils que la constitution d’un régime démocratico-bourgeois leur permettrait de consolider leur électorat et les mettrait ainsi dans les meilleures conditions pour entreprendre, le moment venu, les réformes sociales qui, à plus longue échéance, serviraient de point de départ à la réalisation de leur programme.

En Espagne, c’est la dictature qui a accouché de la démocratie (M. Adolfo Suarez, premier ministre pendant la période de transition, avait été l’homme de confiance de l’amiral Carrero Blanco et le responsable de la Phalange; M. Calvo Sotelo, ministre du premier gouvernement post (ou rétro)-franquiste de M. Arias Navarro, fut désigné pour prendre la tête d’un gouvernement de consolidation), mais ce curieux phénomène n’a été rendu possible que grâce à l’assistance des partis de gauche, et l’accouchement se serait passé le mieux du monde si le franquisme n’avait pas eu ses militaires, le P.S.O.E. ses marxistes, le P.C.E. ses léninistes, bref, si l’Espagne n’avait pas été l’Espagne.

A la mort de Franco, le nouveau capitalisme monopolistique espagnol, qui avait fait preuve de beaucoup de vitalité au cours de la précédente décennie (l’Espagne était alors la dixième puissance industrielle du monde), réclamait un réajustement démocratique de la dictature qui lui aurait permis de contrôler les explosions sociales particulièrement alarmantes et lui aurait ouvert les portes du Marché commun.

Le franquisme fait un premier effort d’adaptation dans le cadre de la politique de démocratie “au goutte à goutte” suivie par M. Arias Navarro de décembre 1975 à juillet 1979. Son objectif, ainsi que s’en est souvent expliqué le ministre de l’intérieur de l’époque, M. Fraga Iribarne, était de mettre en place un système semblable à celui de l’Allemagne fédérale, avec un exécutif fort et un jeu des partis d’où seraient exclus les communistes. Soit dit en passant, le vrai rêve de M. Fraga Iribarne était de créer un P.R.I. (parti révolutionnaire institutionnel) à la mexicaine, de sorte que sa volonté ainsi manifestée de s’inspirer du modèle allemand constituait déjà en soi une grande concession.

Les grèves politiques organisées par le P.C.E. qui, par la suite, se succédèrent presque sans trêve, donnant lieu aux répressions sanglantes que l’on sait (Vitoria, mars 1976), firent justice des rêves de M. Fraga Iribarne.

La seconde voie, celle de la “rupture négociée” (restriction notable par rapport à la notion de “rupture démocratique” dont les partis de l’opposition s’étaient faits jusque-là, avec un bel ensemble, les champions), impliquait l’abandon par le P.C.E., en échange de sa légalisation, d’un certain nombre de préliminaires de son programme, l’abrogation de la monarchie en particulier. Fort du prestige que lui conférait l’appui des commissions ouvrières, le P.C.E. occupa pendant plusieurs mois une position-clé, car de lui seul dépendait la réussite de la transition pacifique.

Fidèle à la ligne politique qu’il s’était déjà tracée dans la clandestinité, hanté, de plus, par le spectre toujours menaçant d’un coup d’Etat militaire, le P.C.E. optera pour une reconnaissance sub condicione de la monarchie, renonçant du coup à la politique du “tout ou rien”. Dès lors, la droite va retrouver l’initiative qu’elle avait provisoirement perdue.

Les dirigeants de l’opposition vont déférer comme un seul homme à l’invitation qui leur a été faite de se rendre à la Moncloa (résidence du premier ministre) afin de négocier des questions qui, telles l’amnistie, la légalisation de l’ensemble des partis et des syndicats, avaient constitué pour eux, pendant des années, le préalable à toute négociation.

Le pouvoir pourra ainsi organiser les élections législatives de juin 1977 dont on aurait mauvaise grâce à minimiser l’importance historique, si l’on songe qu’elles ont permis de légaliser une démocratie imposée d’en haut et de constituer le système de partis tel qu’il fonctionne actuellement, lequel, selon toutes apparences, persistera encore pendant quelques bons couples d’années – encore que la récente irruption des gardes civils au Parlement ait quelque peu bousculé ces belles apparences.

Il y a mieux: ces élections ont fait ressortir que la répartition des suffrages entre les quatre principaux partis ressemblait à celle qui est de mise en Europe occidentale, et notamment en France: 10 % des voix et 10 députés élus pour le P.C.E.; 34 % des voix, 124 députés pour le P.S.O.E.; 35 % des voix, 167 députés pour l’Union du centre démocratique (U.C.D.); 9 % des voix, 16 députés pour l’Alliance populaire.

L’éthique et le réel

La paix politique assurée, il ne reste plus au néofranquisme qu’à obtenir des partis de l’opposition qu’ils signent les accords de la Moncloa – ce qui sera chose faite le 25 octobre 1977, – et, revêtu de ses habits neufs façon centre-droit, il va pouvoir maintenant jeter toutes ses forces dans la bataille économique.

La signature du “pacte de la Moncloa”, obtenue des représentants des classes laborieuses en échange de certaines contreparties qui ne verront jamais un début d’exécution, était vitale pour les bénéficiaires de l’économie capitaliste espagnole menacée, depuis 1973, par une crise grave.

Et c’est ici que commence l’ère du désenchantement. Deux générations de militants communistes, de sympathisants, de compagnons de route, avaient pu mener une lutte opiniâtre contre la dictature parce qu’ils étaient animés par la certitude de renverser le franquisme et d’assurer ensuite la relève à la tête d’un vaste front progressiste: la politique du consensus aura fait perdre au P.C.E. plus de la moitié de ses effectifs 250 000 au moment de sa législation, 100 000 ultérieurement), et son quotidien Mundo obrero a dû renoncer à paraître. Quant au P.S.O.E., qui, selon le mot de Paul Preston, a toujours été beaucoup plus préoccupé, au long de son histoire, par le souci de moraliser les moeurs politiques que par la lutte des classes, beaucoup de vieux ou de jeunes socialistes lui reprochent d’avoir terni l’image qu’ils avaient de ses fondateurs. Et s’ils le lui reprochent, c’est qu’ils ont été péniblement frappés de voir, sur le petit écran, ses dirigeants actuels signer des accords destinés à servir exclusivement les intérêts patronaux ou participer à l’élaboration d’une Constitution qui sera approuvée dans l’indifférence générale le 29 décembre 1978, et que seul le parti conservateur avait de bonnes raisons d’appeler de ses voeux.

Les partis de gauche n’en gardaient pas moins l’espoir de reprendre le terrain perdu lors des élections de mars 1979, en drainant vers leurs candidats les voix de la nouvelle classe moyenne. Mais, une fois de plus, l’électorat centriste préférera voter pour le parti de M. Suarez, considérant que les hommes de la majorité sont, après tout, mieux en mesure de réaliser les réformes préconisées par les socialistes que les socialistes eux-mêmes. Le résultat le plus notoire de ces élections est d’avoir mis en relief le désenchantement de la population, traduit par un taux d’abstentions de 33 % – à moins qu’il ne faille interpréter cette présumée dépolitisation comme un sursaut de dignité de la part des Espagnols.

La discordance entre la nouvelle réalité économique et la mentalité profonde des Espagnols, dont le propre est de tourner le dos à ce qu’il est convenu d’appeler réalité, va pourtant s’accuser de jour en jour. Faut-il aller jusqu’à dire, à l’instar de Malraux, que l’avenir de l’Espagne, c’est l’anarchisme? Voire…

Une chose est sûre: aujourd’hui comme hier, il est plus facile de mobiliser les Espagnols au nom de principes moraux (l’amnistie, les libertés, l’autodétermination, relèvent en ce sens d’options morales) que sur des revendications économiques contingentes. Les projets politiques que l’on propose aux militants de gauche correspondent à ce qui leur est pudiquement présenté comme la nouvelle situation “concrète”, mais ils sont loin de recouvrir beaucoup d’autres de leurs aspirations, qu’elles soient éthiques ou mystiques. D’où les problèmes de M. Santiago Carrillo avec les communistes catalans, qui, face à la politique agressive de M. Ronald Reagan, se sont empressés de rallumer la flamme sacro-sainte de l’internationalisme prolétarien. D’où les difficultés que cause à M. Felipe Gonzalez son aile marxiste, laquelle ne se résigne pas à accepter que le P.S.O.E. abandonne son idéal républicain et, à plus forte raison, qu’il ait remisé au magasin des accessoires ce projet éthique fondamental qu’est la transformation de la conscience humaine.

Mais tout viendra à son heure. Les Espagnols ont réussi haut la main à intégrer dans leur vie quotidienne les avantages subsidiaires de la société de consommation, et rares sont ceux qu’on peut accuser de n’avoir pas acquis leur petite voiture familiale, leur télé, voire leur résidence secondaire. Nul n’ignore que la conscience humaine met plus de temps que le corps à obtempérer aux impératifs d’une “situation concrète”.

A la fin des fins, il faudra bien que les consciences espagnoles viennent à résipiscence, elles aussi.

Ramón Chao. Le Monde diplomatique. Avril 1981, page 17

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