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La virgen de los sicarios

28 marzo, 2011

La Vierge des tueurs (La Virgen de los sicarios), de Fernando Vallejo, traduit de l’espagnol par Michel Bibard, Belfond, Paris, 189 pages, 95 F.

La violence extrême qui règne en Colombie exigeait ce livre extrême. La situation ne peut être reflétée par une chronique, si méticuleusement collée aux faits soit-elle. Pour rendre compte de la réalité, il faut, paradoxalement, en appeler à la fiction, à la plaisanterie atroce, au rire funèbre, à la gaieté convulsive des contrastes amers. On peut considérer le court roman de Fernando Vallejo comme une parabole, un poème ou un guide touristique. Il s’agit, en tout cas, de pure littérature sur la pure réalité, sans édulcorants ni atténuants. L’histoire est linéaire: le narrateur (Vallejo?), un homme d’âge mûr, rentre à Medellin, sa ville natale, après de nombreuses décennies passées au Mexique. Il se lie avec Alexis, sicaire à peine sorti de l’adolescence, qui devient son compagnon de coeur et de lit. Voir son petit tout nu avec ses trois scapulaires de Marie Auxiliatrice cachant trois impacts de balle “lui donnait le delirium tremens”.

C’est au cours d’un pèlerinage à la Vierge des sicaires, où il accompagne sa jeune conquête, que le narrateur découvre les Communes. Ces bidonvilles n’existaient pas dans sa jeunesse. Des quartiers et des quartiers de masures entassées “qui à force de laideur finissent par être belles”, avec leur vie tonitruante et leur engagement dans un combat entre le désir de tuer et la furie reproductrice. Combien de meurtres avait derrière lui son bien-aimé? Un seul, à sa connaissance, perpétré devant lui. Pour ceux d’avant, le narrateur s’en lave les mains. Il n’a pas pour habitude de poser des questions comme les curés. Lesquels, d’ailleurs, donnent comme pénitence aux sicaires d’assister à une messe par mort. Et c’est pourquoi les églises de Medellin sont pleines d’adolescents. Ce fut un mardi soir qu’il vit pour la première fois Alexis en action. La victime, un punk qui cassait les oreilles du narrateur avec sa musique hard rock, reçoit une balle au beau milieu du front, juste là où un mercredi des Cendres on lui avait marqué la sainte Croix. Depuis lors, le petit Alexis devient l’envoyé de Satan venu mettre de l’ordre dans ce monde qui échappe à Dieu.

Ange exterminateur, il élimine tout ce qui, aux yeux de son compagnon, représente le mal: le bruit des transistors (notamment dans les taxis), l’imbécillité de la télévision, la bêtise des politiciens, les matchs de football, les vallenatos (musique populaire), les mensonges de la presse, la corruption des présidents et les incorrections grammaticales.Lorsqu’il est tué à son tour par le futur mignon de son amant, Alexis a à son actif cent cinquante macchabées, chiffre sans doute hyperbolique, même dans le contexte de Medellin. Néanmoins, son successeur continuera sa mission qui consiste à limiter les souffrances de la ville maudite, en réduisant la fureur reproductive de ses habitants. Une fureur qui ne fait que multiplier la misère.

FERNANDO VALLEJO ne fait pas la chronique des Communes ni une étude de la criminalité en Colombie: il propose une sorte de fable de quelques destins, d’autant plus affligeants que les jeunes sicaires savent qu’ils seront un jour victimes d’autres sicaires plus jeunes qu’eux. Il nous dit, tout simplement, que la criminalité dans les bidonvilles de Medellin n’est que le symptôme d’une maladie dont souffrira bientôt la planète. Prophète apocalyptique, Vallejo conclut: “Ni à Sodome, ni à Gomorrhe, ni à Medellin, ni en Colombie il n’y a d’innocents; ici, tout ce qui existe est coupable, et s’il se reproduit, d’autant plus. Les pauvres fabriquent encore plus de pauvres, la misère plus de misère, et plus il y a de misère plus il y a d’assassins, et plus il y a d’assassins plus il y a de morts. C’est la loi de Medellin, qui régira dorénavant la planète Terre. Prenez-en note.”

Ramón Chao. Le Monde diplomatique, Mai 1997, page 30

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