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Osvaldo Soriano:une taupe argentine.

30 marzo, 2011

L’oeil de la patrie : roman. Osvaldo Soriano ; traduit de l’espagnol (Argentine) par François Maspero . — Paris : Bernard Grasset, D.L. 1995 . 248 p.

Les discours funéraires sont trop élogieux pour être vrais. Ne dit-on pas “mentir comme une épitaphe”? Et, pourtant, il existe au moins une stèle sincère.

Osvaldo Soriano l’a découverte à Paris, au cimetière du Père-Lachaise, juste à côté du tombeau de Raymond Roussel: “Ci gît Julio Carrié, agent secret de la République argentine”, Au-dessus, un buste aux moustaches en guidon de vélo et cheveux plaqués marmoréens. Un agent secret dont, à peine enseveli, on dévoile la condition de taupe, voilà de quoi écrire un roman noir plein de ramifications occultes.

Soriano décide de réincarner le défunt sous le nom de Carré – hommage à l’un des maîtres du genre – pour en faire un espion qui passe ses matinées parisiennes à soigner ses varices. Les après-midi, il ira fréquenter un bistrot, Le Refuge, où se donnent rendez-vous les tueurs au chômage venus de l’Est.

Avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement du communisme, la vie est dure pour l’espionnage planétaire. Tout est à restructurer. Un pays qui a déclenché la piteuse opération des Malouines, qui prend part à la guerre du Golfe avec un bateau et qui en offre un autre ou le même pour participer au blocus d’Haïti se doit d’être présent dans un tel forum international.

Evidemment, Carré est manipulé sans scrupules par les agents des grandes puissances, parabole des pays du tiers-monde qui s’assoient à la table des pays riches et se font rouler dans la farine. La nuit, Carré combat ses insomnies en lisant Les Mémoires d’une princesse russe, livre pornographique interdit en Argentine au temps de la jeunesse de l’auteur.

Ce pauvre Carré, fleuron de l’intelligence argentine, est désigné par le président (celui dont le nom n’est jamais prononcé, parce qu’il porte la poisse) pour mener à bien la grande opération “Miracle argentin”: récupérer dans une morgue de Vienne le corps embaumé d’un “père de la Patrie” du XlXe siècle et l’expédier à Rio de la Plata pour provoquer un sursaut économique et moral. La fiction de Soriano ne dépasse pas la réalité. On sait que, après avoir été enlevé à Buenos Aires, le cadavre d’Eva Peron fut enterré et déterré en Italie. Déposé devant la demeure de Juan Peron à Madrid par une camionnette de pâtissier, le catafalque dut être ouvert à l’aide d’un ouvre-boîte…

Carré sera donc “l’oeil de la Patrie”. Pour cela il faut qu’il meure, qu’il assiste à son propre enterrement au Père-Lachaise et qu’il réapparaisse sous d’autres traits, grâce à la chirurgie esthétique. Il va donc parcourir l’Europe avec une momie bavarde, équipé d’une puce électronique et en ayant aux trousses une foule d’agents secrets déguisés (en Stan Laurel, Oliver Hardy, Madonna, Julio Iglesias, Michael Jackson, etc.) pour passer inaperçus. Aujourd’hui tout le monde veut se distinguer: Castro avec sa barbe, le Président innommable avec ses favoris, le sous-commandant Marcos avec sa cagoule. L’homme banal est une exception facilement repérable.

L’auteur nous embarque dans une intrigue rocambolesque avec courses-poursuites, traquenards et assassinats. Les personnages, à l’égal de nombreux intellectuels en ces temps de désorientation idéologique, changent de masque comme de chemise, les poursuivants deviennent des poursuivis, on ne sait plus où se placent Madonna ou Julio Iglesias. Carré et la momie se retrouvent au Père-Lachaise, où le premier montre avec fierté sa statue sur son tombeau. Le “Miracle argentin” en restera là, nouvelle frustration d’un peuple toujours dans l’attente d’un caudillo ou d’un Che Guevara.

Celui qui connaît l’oeuvre de Soriano retrouvera dans ce roman la fantaisie mélancolique et surréelle de Jamais plus de peine ni d’oubli ou d’Une ombre en vadrouille (1). Mais ici la douleur secrète pour son pays que Soriano dut abandonner pendant la dictature des militaires est plus profonde, et le regard sur les obsessions de l'”argentinisme” plus acerbe. On peut cependant jouir de la lecture de ce roman sans chercher des allégories. L’histoire est éblouissante de drôlerie sarcastique, son style “rapide et sec, semblable à celui d’un Hemingway héroïcomique”, tel que l’avait défini Italo Calvino.

Ramón Chao. Le Monde diplomatique, Novembre 1996, page 30

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