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Aujourd’hui:1898, Philippines.

22 enero, 2012
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À l’instar de nombreuses colonies espagnoles, les troubles qui agitent les Philippines durant le XIXe siècle s’accentuent dans les dernières décennies. Affaibli, l’empire d’Espagne est assailli de toute part.

C’est dans ce contexte que se déroule la guerre hispano-américaine qui se déclenche à Cuba* en avril 1898. Dès la déclaration de guerre, une escadre américaine, basée à Hongkong et dirigée par l’amiral Dewey, reçoit l’ordre de se porter sur Manille pour y détruire l’escadre espagnole qui protége les Philippines.

À l’aube du premier mai, Dewey est en vue de Manille. Les assaillants ouvrent le feu à cinq heures trente. À midi, tout est réglé.  Du côté des vaincus, on compte huit vaisseaux coulés, cent-soixante-sept morts et deux cent quatorze blessés. Chez les vainqueurs la flotte est intacte. Manille est saisie le treize août. Au même moment, les troupes espagnoles sont aussi battues à plate couture sur le territoire cubain.  Madrid capitule.

Après deux mois de négociations, les États-Unis concluent avec l’Espagne le traité de Paris (dix décembre 1898). Les Philippines font partie du trophée, échangées moyennant vingt millions de dollars, avec Guam et Porto Rico* en prime.

L’archipel est d’une grande importance stratégique et économique. C’est une base militaire idéale en direction de l’Asie. De la même manière, les Philippines sont une porte ouverte sur l’immense marché chinois à une époque où les industriels cherchent à écouler une importante surproduction. Elles offrent aussi des richesses minières et une production agricole non négligeable (noix de coco, riz, café, bois).

Bien entendu, la motivation de l’annexion des Philippines est d’ordre moral. Dans la logique de la théorie du destin manifeste, il n’y a pas d’autre issue à cette guerre que de remplacer l’influence Espagnole par celle des États-Unis. Les déclarations du Président Mac Kinley illustrent ce sentiment. Pour lui, il s’agit d’une mission divine que de civiliser de pauvres Philippins incapables de se gouverner eux-mêmes. On ne peut pas les laisser aux mains de l’Espagne vaincue ou de la France et de l’Allemagne concurrents commerciaux en Asie.

On comprendra que les Philippins ne partagent pas ce point de vue. Ainsi, les indépendantistes qui ont relancé leur lutte contre l’Espagne depuis 1896, maintiennent leurs revendications contre les États-Unis.

Ayant collaboré à la victoire au sein de l’armée U.S, Emilio Aguinaldo, chef du mouvement, proclame l’indépendance des Philippines (douze juin 1898) et convoque sur l’île de Malolos un Congrès National qui commence le vingt-neuf septembre la rédaction d’une une constitution républicaine et la nationalisation des terres de l’Église. Les États-Unis sont néanmoins accueillis comme des libérateurs. Aguinaldo propose même l’indépendance de son pays dans le cadre leur protectorat.

Or, ce n’est pas ce que stipule le Traité de Paris, qui en décembre, fait des Philippines une possession à part entière des États-Unis d’Amérique. Le Congrès approuve l’annexion début 1899. Le président McKinley peut ordonner à l’armée de liquider la République de Malolos.

En février la guérilla reprend sa lutte contre le nouvel oppresseur tandis que Washington mobilise les deux tiers de son armée pour mener une sale guerre. La résistance acharnée des Philippins se heurte à la supériorité des forces mais aussi aux méthodes très rudes de l’armée des États-Unis. Plusieurs témoignages nous confirment à quel point cette répression, présentée comme une campagne de pacification,  préfigure les horreurs de la guerre du Vietnam.

On entend, jusque dans les milieux bien pensants, que les Philippins, en majorité musulmans et dont la peau est foncée, ne sont « que des orientaux ». Il semble que dans cette guerre si peu civilisée – si tant est qu’une guerre puisse l’être ! – le racisme agisse alors comme un catalyseur supplémentaire aux exactions commises par les militaires.

Au cours de cette guerre de conquête, les États-Unis auront tué plus d’un million de personnes. Le général d’armée Shefter ne déclarait-il pas: “Il sera peut-être nécessaire de tuer la moitié des Philippins pour que l’autre moitié de la population puisse être hissée à un mode de vie supérieur à l’actuel mode semi-barbare. “

L’opinion américaine est divisée. Des voix s’élèvent pour condamner les méthodes utilisées par les militaires. Elihu Root, secrétaire à la Guerre, se défend contre des accusations de barbarie : « La guerre aux Philippines est menée par les armées américaines selon les règles les plus scrupuleuses de la guerre civilisée […] en faisant preuve de pondération et d’une humanité jamais égalée. » Pourtant ce sont les militaires qui accablent, eux-mêmes, les méthodes l’armée. De nombreux témoignages font états de tortures, de massacres de civils (femmes et enfants compris).

Et la presse rapporte : « La guerre actuelle n’est pas une guerre d’opérette menée en gants blancs. Nos hommes sont impitoyables. Ils tuent pour exterminer hommes, femmes, enfants, prisonniers et otages, rebelles avérés et individus suspects de plus de dix ans. Un Philippin en tant que tel n’a pas plus de valeur qu’un chien… » ( «Le Ledger de Philadelphie » novembre 1901.)

Les Philippins n’ont aucune chance.  La guerre est un massacre, entre deux-cent mille et sic-cent mille d’entre eux périssent. Aguinaldo parvient, tout de même, à maintenir en échec l’armée US pendant près de deux ans grâce au soutien de la population. Il est capturé en mars 1901. Le premier juillet 1902, une nouvelle structure politique est mise en place par le « Philippine Organic Act ». C’est un système bicaméral. Une seule assemblée est élue, la Commission Taft se substituant au Sénat. Cette commission  entreprend de profondes réformes et modifie de fond en comble le système politique, administratif, économique, judiciaire, scolaire et sanitaire de l’archipel. La langue anglaise remplace partout l’Espagnol. Par un accord avec le Vatican (mai 1902), des ordres religieux américains se substituent aux ordres espagnols, qui sont expulsés.

Un gouverneur civil américain peut être nommé en juillet. Un an plus tard, la résistence est officiellement terminée mais la lutte se poursuit, par endroits, jusqu’à la fin de 1913.

Les Philippines restent une colonie américaine jusqu’à l’occupation japonaise.

Les Américains ont pris la relève des Espagnols à la fin du XIXe siècle, mais ils ne sont jamais parvenus à soumettre les musulmans du Sud, en dépit de guerres particulièrement brutales. Parmi les clans islamisés qui leur donnent  du fil à retordre figurent les Tausugs, originaires des petits archipels de Jolo et de Tawi-Tawi, également présents dans l’île voisine de Basilan. Ce sont des boucaniers célèbres depuis des siècles pour leurs enlèvements de commerçants chinois contre rançon.

Mark Twain écrit au sujet de cette guerre comme il aurait pu l’écrire pour bien d’autres : « Nous avons pacifié des milliers d’insulaires et les avons enterrés. Nous avons détruit leurs champs, incendié leurs villages et expulsé leurs veuves et leurs enfants. Nous avons mécontenté quelques douzaines de patriotes désagréables en les exilant : soumis la dizaine de millions qui restaient par une bienveillante assimilation (pieux euphémisme pour parler des fusils). Nous avons acquis des parts dans les trois cents concubines et autres esclaves de notre partenaire en affaire, le sultan de Sulu, et finalement hissé notre drapeau protecteur sur ce burin. Et ainsi, par la providence de Dieu –l’expression est du gouvernement et non de moi  «  nous sommes une puissance mondiale ».

À lire : « Mon frère, mon bourreau ». de Francisco Sionil José, Fayard, Paris, 2003.

A l’Ombre du Balete, Francisco Sionil-José, Fayard, Paris, 2002.

Le Dieu volé (Nouvelles), Francisco Sionil-José, Critérion/Unesco, Paris, 1996.

Les Philippines, Marc Mangin, Karthala, Paris, 1993.

U.S. Sponsored Low-Intensity Conflict in the Philippines, Walden Bello, The Institute for Food and   Development Policy, San Francisco, 1987.

– « Massacre aux Philippines », par Maurice Lemoine, Le Monde diplomatique, mai 2003.

– « Quatre siècles d’opression », par Carmen A. Abubakar, Le Monde diplomatique, septembre 2003.

De “Libro de las agresiones americanas” inédito, de Ignacio Ramonet y Ramón Chao. 

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