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Crimes franquistes

14 febrero, 2012

Manuel Rivas

L’éclat dans l’abîme. Mémoires d’un autodafé, de Manuel Rivas, traduit de l’espagnol par Serge Mestre, Gallimard, Paris, 2008, 735 pages, 25 euros.

D’après Torrente Ballester, Manuel Rivas est prédestiné à écrire le Don Quichotte galicien. Il lui réserve une destinée qu’Alvaro Cunqueiro, avec son œuvre complète, et lui-même, avec La Saga/fuga de J. B. (Prix de la ville de Barcelone et de la critique 1972), n’ont pas atteinte. Il faut se réjouir de voir Rivas dans la bonne direction. On a pu lire de lui, en français, Le Crayon du charpentier et La Langue des papillons(Gallimard, 2002 et 2004), où la langue galicienne réveillait une pensée ancrée dans la tradition celte, qui ne peut s’incarner dans une autre langue.

Dans ces deux livres, Rivas abordait une thématique — la soumission des paysans devant l’Eglise, les notables, les caciques — qui devait l’amener à des sujets plus vastes.

L’Eclat dans l’abîme constitue comme une étape de ce parcours : plus de sept cents pages disposées en quatre-vingt-douze chapitres pour traiter des autodafés, l’un des aspects les plus néfastes des dictatures. Rivas évoque les bûchers allumés à La Corogne le 19 août 1936, quelques semaines après le coup d’Etat du général Francisco Franco et le début de la guerre civile espagnole. Ce jour-là, des centaines de livres provenant des bibliothèques publiques et privées de Galice ont été brûlés en public par des militants de la Phalange — le parti fasciste espagnol.

Ces punitions inquisitoriales ont beaucoup impressionné Rivas. Pour lui, les livres sont des êtres vivants, et dégagent « la même odeur que celle de la peau cramée ». Mais, les livres brûlant mal, des volutes se mettent à planer dans le vent. L’écrivain récupère les feuillets dispersés — une couverture, des illustrations, quelques photographies… — pour recomposer des récits où se mélangent époques, lieux et personnages, qui paraissent et succombent en cours de lecture. Il glane des phrases dans les résidus : « Tout le monde sert pour faire la guerre. Si ce n’est pour tuer, c’est pour mourir. » Et : « Les vieux enterrent les jeunes ; c’est ça, la guerre. »

Il ne s’agit pas d’un essai historique, bien qu’on devine un gros travail de recherche. Rivas nous conseille de lire son livre en spirale, de ne pas s’attendre à trop de cartésianisme. Il aurait pu profiter des abondants documents cueillis pour enrichir le profil de La Corogne, personnage principal du livre, mais il a préféré la forme roman : «  Avec la fiction, on peut aller plus loin qu’avec la réalité. Elle nous permet d’entrer dans les sentiments, d’accéder à une information essentielle que l’histoire ne pourra atteindre », dit-il, avant de citer John Ford : «  Ce que je fais n’est pas réel, mais c’est vrai. »

Il n’est pas aisé de suivre l’évolution de ce livre, d’appréhender un demi-siècle d’histoire envahie par des personnages et des exploits recomposés dans des pages à demi-brûlées. Mais, si L’Eclat dans l’abîme n’est pas facile à lire, il s’agit d’un roman qui ajoute quelques passages novateurs à la littérature. Il faut par ailleurs féliciter Serge Mestre d’avoir su garder en fond, dans la version française, le tissu de la syntaxe de Ramón del Valle-Inclán, de Ballester, de Cunqueiro… et de Miguel de Cervantès lui-même, qui l’hérita de son père, chirurgien galicien. Quant à la prophétie de Torrente, elle avance.

Ramón Chao, décembre 2008.


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  1. Federico Iribarne permalink
    15 febrero, 2012 15:50

    Ce n’est pas par hasard que la meilleure littérature espagnole est la galicienne: Pardo Bazán, Valle-Inclán, Torrente Ballester, Cunqueiro, Julián Ríos, Manuel Rivas (je n’oublie pas le célèbre prix Nobel galicien, mais c’est un choix personnnel de ne pas l’inclure sur cette liste). Il existe une colonne vertébrale d’une solidité, cohérence et qualité littéraires très difficile à trouver dans n’importe quelle autre région d’Espagne.

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