Skip to content

Maurice Utrillo (1883-1955)

28 febrero, 2012

Nous sommes en mars 1927 : « Je suis alcoolique et hurle, non dingo ». Ce vers conclut le poème satirique «Montmartre cancan ». Les lignes manuscrites ornent une gouache aux couleurs vives. La scène figure une foule vue de dos pointant l’index vers une fenêtre à laquelle apparaît Maurice Utrillo, l’auteur de ces lignes.

Il est né à Montmartre un 26 décembre, un jour trop tard pour être un enfant Jésus. Son prénom lui fut transmis par Miguel Utrillo, intellectuel catalan émigré à Paris, amant de Suzanne Valadon. Celle-ci l’avait engendré à son corps défendant, si l’on peut dire. Peintre de talent, elle posait pour Renoir, Puvis de Chavannes et Tou­louse-Lautrec. A seize ans, Litrillo (petit litre, comme le surnommaient les poulbots de la Butte), commence à choir dans d’éphémères et illusoires évasions éthyliques. Dès le collège il avait pris l’habitude, après les cours, d’abuser de boissons alcoolisées en compagnie des plâtriers qui acceptaient de le raccompagner après le travail. N’étant pas pressés, tout au long du chemin ceux-ci faisaient de fréquents arrêts dans les tavernes où, pour s’amuser, ils l’encourageaient à boire. L’écrivain Francis Carco écrit : durant ces années-là, sans qu’Utrillo en eût notion, tout le drame de sa vie se préparait. Un an se passe et il connaît son premier internement. Une autre année et, sous l’influence de Suzanne, qui lui découvre un certain talent, il commence à peindre. Tous les ingrédients de sa trajectoire ultérieure sont ramassés là. Le docteur Ettlinger aurait conseillé à Suzanne Valadon de faire peindre son fils, car la peinture serait pour lui un dérivatif à sa surexcitation nerveuse.

Dans ses écrits, Utrillo rend hommage a sa mère en d’étranges envolées bien peu réalistes :  Je la bénis et la vénère à l’égal d’une déesse, une créature sublime de beauté, de charité et de dévouement, une femme d’élite … Trônant à l’entrée d’une exposition à Montigny, le seul portrait à lui consacré montre un moustachu les yeux étrangement fixes et la bouche à la lèvre rouge, presque boudeuse : réalisé par maman V(aladon).

Les premières réactions positives et les achats de ses toiles donnent un sens à sa vie jusqu’alors dépourvue de toute approbation et reconnaissance sociale. Pour le peintre le plus battu au monde, la peinture était également le moyen de se procurer à boire. Ce dont il ne se priva jamais, et fit maintes rechutes et d’accès de delirium tremens.

Si dans d’autres cas la toxicomanie a joué un rôle négatif sur la créativité artistique, pour Utrillo, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il en va autrement. Il est certainement le seul peintre dans l’histoire de l’art dont l’œuvre soit incontestablement liée à l’alcool. Grâce à lui il supportait plus facilement ses traumatismes.

Pour le peintre Edamon Heuzé, Utrillo, c’est le type de génie sans talent. Son expérience ne lui servait pas, il n’avait pas de métier, et pour chaque toile il repartait de zéro.

Le peintre alcoolique, l’artiste, l’homme désespéré se jeta à corps perdu dans la tradition française du paysage. En dix ans, plus de mille deux cents œuvres sortent de sa main, estime-t­-on, et commencent à être achetées pour le prix de quelques litrons. Certaines seront revendues cent fois plus cher.

Elie Faure ne tarit pas d’éloges. Dans son « Histoire de l’art », le médecin éclairé lui attribue une vision ignorante des traditions et des influences ambiantes, singulière de spontanéité, de familiarité, et, sinon de fraîcheur, du moins d’innocence. Le cubisme déchaîne la peinture, sous les pinceaux et l’intelligence d’un ami de Miguel Utrillo, Picasso. Les quais de Paris, sa « Place du Tertre », les rues du quartier du Sacré-Cœur, les cafés, dont l’estaminet de « La Belle Gabrielle », qu’il adore en secret et qui le jette sur le pavé gluant les soirs où il a trop bu… Tout cela conquiert vite un public d’amateurs avertis.

Les nuées de la guerre s’élèvent à l’horizon. Utrillo est vite exempté. Pour autant, il va connaître une série d’enfermements, prisons et asiles, où on lui interdit l’exercice de son art. A la Santé, il sera même puni pour avoir… dessiné au mur : Dégradation de locaux. Huit séjours en tout, de Sainte-Anne à Villejuif. L’élan est brisé.

Paradoxalement, sa notoriété atteint alors des sommets, en particulier après une monographie écrite par le critique Tabarant. Les marchands se l’arrachent. Il reçoit même la Légion d’honneur. Et joue au petit train dans la maison de la rue Cortot pour ne pas entendre les cris de Suzanne et de son mari Utter se disputant à chaque nouvelle frasque de ce dernier. Marié en 1935 à Lucie Pauwels, le couple emménage au très cossu Vésinet. Le milieu bourgeois bien-pensant est un peu trop étranger à son paysage intérieur. Utrillo « fuguera ». Il sera retrouvé, en compagnie de clochards, sous le porche d’une église.

Il peindra jusqu’à sa mort. Depuis longtemps, il avait largement abandonné le chevalet posé devant le motif pour la carte postale. Certains postulent que d’avoir endigué son alcoolisme aura contribué à affadir son style.

Sources : Francis Carco, Maurice Utrillo. Grasset, 1956

No comments yet

Responder

Introduce tus datos o haz clic en un icono para iniciar sesión:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión / Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión / Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión / Cambiar )

Google+ photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google+. Cerrar sesión / Cambiar )

Conectando a %s

A %d blogueros les gusta esto: