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Emil Cioran (1911- 1995)

20 junio, 2012

Le 20 juin de 1995  mourut à Paris l’écrivain d’origine roumaine Emil Cioran. 

Il aura été jusqu’au bout l’homme des paradoxes: longtemps écrivain clandestin, il atteignît à la gloire à la fin des années quatre-vingt, alors même qu’il décidait de ne plus écrire. Un succès tardif qui gênait celui qui affirmait: «il y a du charlatan dans quiconque triomphe en quelque domaine que ce soit». Disparu au terme d’une longue maladie d’Alzheimer, après avoir médité toute sa vie sur la mort, on peut douter qu’il se serait réjoui d’une avalanche de publications qui prit l’allure d’une consécration post-mortem. Rien ne le prédisposait non plus à devenir un écrivain français, et l’un des plus fameux apologistes du doute.

Il eût une enfance heureuse dans la Transylvanie du comte Dracula ; son grand-père était baron sous l’empire austro-hongrois, et son père, pope orthodoxe, tenait la paroisse de Rasinari. Rasinari, sa rivière, ses troupeaux, ses vergers ; Rasinari et son cimetière, rencontre de l’enfant avec la mort : « Combien de fois air je tenu compagnie au fossoyeur!» Ill prétend avoir joué au football avec des crânes exhumés par le brave homme ! Rasinari comme un paradis dont le vieil enfant, en exil à Paris depuis plus de quarante ans, voyait encore «plus distinctement» la colline que les jardins du Luxembourg, lieu de ses promenades quotidiennes.
Il restera inconsolable d’avoir dû quitter à dix ans le village du bonheur, parce que son père avait été nommé en ville. C’est de cet arrachement qui date le premier souvenir tragique de Cio­ran: la découverte de ce qui sera la malédiction de sa vie : l’ennui. «J’avais cinq ans, raconte-t-il. Un soir d’été sans doute, tout ce qui m’environnait perdit, se vida de son sens, se figea : une sorte d’angoisse insupportable. Sans pouvoir formuler ce qui se passait, je m’étais rendu compte de l’existence du temps, je n’ai jamais pu oublier cette expérience.» Il aura tout le loisir de l’approfondir; à vingt ans débutent pour lui de longues années d’insomnie. « Lucidité vertigineuse qui convertirait le paradis en un lieu de tortures.». C’est de cette rupture qui naît, pur lui, la mélancolie : « Si j’avais eu une enfance triste, mes pensées auraient pris un tour plus optimiste », confie-t-il en 1978 à une journaliste allemande.

Se désolant d’appartenir à une nation exclue des grands courants de l’Histoire, mais vite revenu de l’illusion d’en modifier le cours, il préfère changer de pays. Son exil en 1937, en France, se passera avec Mircea Eilade*, Eu­gène Ionesco* et d’autres compatriotes poussés par une francophilie donc Cioran dit qu’elle atteignait une dimension «grotesque». «S’il faut rater sa vie, expliquera-t-il pour sa part, c’est mieux de !a rater à Paris qu’ailleurs. It faut choisir l’endroit où on veut rater sa vie.» Il vient écrire une thèse qu’il ne commencera jamais.

Nous sommes en 1952. Cioran a un peu plus de quarante ans et vit à Paris en étudiant prolongé, inscrit à la Sorbonne, installé dans des chambres miteuses, client assidue d’un restaurant universitaire dont les gérants devront finir par statuer sur son cas avant de l’expulser. Une existence de «parasite» qu’il a voulu précisément mener à Paris, « la ville idéale pour un raté». Après avoir épuisé les bourses de l’Institut français de Bucarest, il vit aux crochets de bienfaiteurs, dont un autre exilé, son ami Samuel Beckett*. Il n’a d’autre plaisir que celui sillonner la France à bicyclette; sa bourse lui sera pourtant maintenue, le directeur de l’Institut français de Bucarest ayant estimé qu’il était «le seul de nos boursiers à connaître la France de fond en comble».

Pendant dix ans, il mène une vie de littérateur ignoré, continuant de publier en Roumanie. Dieu sait pourtant qu’il eût pu mener dans le Paris de l’après-guerre l’existence d’un écrivain courtisé, entre un Sartre à qui il n’adressera jamais la parole, même au Flore qu’ils fréquentaient côte à côte, et un Camus qu’il dédaignait : « Une culture d’instituteur !»
On s’incline devant son regard désabusé, sa revendication viscérale de liberté et la pointe sèche de son écriture. Cioran ? Un fils de Montaigne, de Pascal et de Valéry. Il reçoit le prix Rivarol, qu’il méprise mais lui permet de survivre. D’autres prix le menacent, toujours refusés. Comment concilierait-il crépuscule et spots ? «Le succès constituant toujours une forme de trahison », et il se garde d’y céder. Au reste ce libertaire ne veut croire qu’à l’échec transformé en triomphe. Tout son luxe, son ivresse solitaire, il la mettra dans l’économie des mots, la pureté simple de leur emploi, la logique de leur enchaînement sans effet, le rebondissement paradoxal qu’elle provoque. Puis il saute le pas: jugeant absurde une entreprise de traduction de Mallarmé en roumain, il renonce à sa langue, et donc, à sa patrie: «On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre.» Il écrit Précis de décomposition, son premier l’ivre en français, qu’il recommencera quatre fois («Si Pascal a rédigé dix-sept fois ses “Provinciales”, moi, comme métèque, je peux bien le faire une vingtaine») Le style bouillonnant et lyrique des livres roumains fait place à une écriture précise, corsetée, classique, à la manière des mémorialistes du XVIII siècle. «La langue française m’a apaisé comme une camisole de force calme un fou. »

Paru en 1949, le Bréviaire du scepticisme aurait pu passer inaperçu, mais la critique, emmenée par Maurice Nadeau, le salue comme un chef-d’œuvre et reconnaît d’emblée la singularité du ton. En 1950, il reçoit le prix Rivarol dont les jurés s’appelaient Gide, Maurois, Romains, Supervielle ou Paulhan. Il l’accepte, parce qu’il faut manger, mais refusera tous les suivants.

Sources et à lire :

– Cioran: Entretiens (Gallimard, coll. «Arcades» et Œuvres :  Gallimard, coll. «Quarto»,

Gabriel  Liiceanu, Cioran, Itinéraires d’une  vie, suivi de  Les Continents de l’insomnie, (Michaion).

– Sylvie Jandeau, Cioran ou le dernier homme, (Corti,   1990).

One Comment leave one →
  1. Alter Ego permalink
    20 junio, 2012 14:48

    Cioran, el inolvidable hermano mayor.
    Le habría causado gracia enterarse de lo que sucedió después de su muerte, él que huía de la fama y de los premios: los encargados de hacer un inventario de sus bienes en el pequeño apartamento parisino escribieron en el informe que sólo había lotes sin valor entre sus pertenencias. Un buena señora llamada Boulez, a quien le pidieron limpiara el lugar, encontró la bagatela de 35 cuadernos manuscritos con textos inéditos del autor. La mujer, que nunca había oído hablar del tal Cioran, reclamó ser la propietaria de los mismos por haberlos salvado de la basura. Varios años después de iniciado el juicio, el juez que entendía en la causa le dió la razón.

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