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Haití (1915-1991)

9 julio, 2012
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A la suite de troubles provoqués par  l’assassinat du président, en juillet 1915, les Marines débarquent à Haïti. L’occupation du pays par les Etats-Unis, qui exercent un contrôle économique, politique et financier, se poursuit jusqu’en 1934.

Paracaidistas estadounidenses patrullan por las calles de Puerto Príncipe. Foto AFP / Juan Barreto

1915-1991 Haiti  « Haïti n’est pas un pays civilisé », commentait le président intérimaire Boisrond Canal en 1902, au cours d’une discussion avec le ministre de S. M. la Reine d’Angletterre à Port-au-Prince à propos d’un cas de brutalité policière sur un sujet britannique. Canal s’exprimait en tant que membre de l’élite mulâtre, francophile, cultivée, qui méprise en général la grande masse des citoyens noirs dont elle considère les coutumes barbares et primitives.

Devenu en 1804 le premier pays indépendant d’Amérique Latine, Haïti est perturbé depuis l’origine par de profondes divisions sociales et politiques. Si des Haïtiens de toutes couleurs voient la défaite des colonisateurs français comme une vengeance de la négritude, les tensions entre noirs et mulâtres se produissent fréquemment dans la nouvelle nation. La majorité des nègres descendent des 450 000 esclaves de la période coloniale, tandis que la plus grande partie des familles mulâtresses est issue du groupe, minoritaire mais significatif, des affranchis ou esclaves libres de couleur. Grâce à l’indépendance, certains anciens esclaves réussissent à devenir petits propriétaires, en particulier dans le nord, à la suite de concessions ou de ventes de terres par le gouvernement ; ou bien en s’installant sans en avoir le droit sur des terres inoccupées. Mais les premières réformes agraires ont pour effet de renforcer la position des mulâtres comme principaux propriétaires terriens du pays.

Au cours du XVIIIe siècle, Haïti est le principal producteur de sucre du monde ; pourtant, la fragmentation des grandes propriétés rurales et la destruction occasionnée par les années de révolution, provoquent une baisse spectaculaire de la production. En fait, après l’indépendance, le café devient le premier produit d’exportation de Haïti. Le président F.N. Geffard (1859-1867) s’était efforcé d’augmenter la production cotonnière durant la guerre civile des États-Unis, mais avec la chute des prix à l’echelle mondiale cette industrie cesse d’être rentable.

L’invasion et l’occupation de Haïti par les nord-américains, le 28 juillet 1915, peuvent être vues comme une partie du plan général des États-Unis dans le contrôle stratégique des Caraïbes. A la fin du XIXe siècle diverses puissances étrangères avaient tenté d’établir des positions en Haïti, en installant une base navale à Môle Saint Nicolas, au nord-ouest du pays, et en s’emparant de l’île de La Tortue. En 1889 le gouvernement des États-Unis lui-même avait déployé tous ses efforts pour obtenir Môle.

Avec la construction du canal de Panama, les États-Unis sont décidés à maintenir le contrôle militaire de la région. L’installation en 1903 d’une base navale dans la baie de Guantanamo à Cuba résout immédiatement le problème, bien que Washington continue à se montrer très vigilant pour empêcher qu’une autre puissance s’installe en Haïti. La présence allemande dans ce pays préoccupe particulièrement le Département d’État. Il craint qu’en cas de victoire en Europe, le Kaiser ne tente d’y établir une position. Ces inquiétudes sont renforcées par certains intérêts commerciaux et bancaires des États-Unis qui possèdent des actifs en Haïti. Indépendamment de la préoccupation principale de contrôler stratégiquement les Caraïbes, le gouvernement nord-américain désire créer dans ce pays une situation qui favorise les échanges et le remboursement de prêts, ainsi que les investissements effectués par des compagnies nord-américaines. Cependant ce serait une erreur d’affirmer que le principal motif de l’invasion et de l’occupation était de sauvegarder les intérêts économiques des États-Unis. En 1915, le montant réel des investissements nord-américains dans le pays est seulement de 4 millions de dollars. Sans doute, le gouvernement de Washington espère que ce niveau d’investissements augmente et que les finances nord-américaines prendront la place des européennes, si bien que les gouvernements étrangers se verraient privés d’occasions pour intervenir dans les affaires d’Haïti ; ceci est le principe qui se trouve derrière ce qu’on nomme « la diplomatie du dollar ». Dans son étude de l’occupation nord-américaine, Hans Schmidt conclut qu’ « en relation avec la poussée générale de l’impérialisme nord-américain dans les Caraïbes, Haïti était d’une importance extrême sur le plan stratégique, mais l’était peu  du point de vue économique » : au-delà de ces facteurs, il faut également tenir compte de l’altruisme trompeur qui caractérise la politique extérieure du parti démocrate, depuis Wilson jusqu’à Carter. L’occupation est fréquemment justifiée sous le prétexte qu’il s’agit d’aider un voisin pauvre à s’élever  ou d’assumer le gouvernement d’un pays dont les habitants ont démontré qu’ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes.

On exagère souvent le degré d’instabilité politique dont a souffert Haïti au cours de la période postérieure à 1870. Durant les années 1871-1911 neuf  gouvernements se succédent, dont la durée moyenne de quatre ans et demi est bien supérieure à celle des gouvernements des pays voisins d’Amérique Latine. Dans la même période, le peuple dominicain, par exemple, subit vingt-deux gouvernements. Cependant, à partir du décès de Simon en 1911, commencent quatre années d’agitation sociale au cours desquelles pas moins de six présidents se suivent, ce qui entraîne une instabilité gouvernementale aiguë. Cette période d’agitation atteint son paroxysme avec l’invasion du pays par les  nord-américains qui l’occuperont pendant dix-neuf ans.

On pourrait argumenter sur le fait que l’élite haïtienne avait fait la démonstration qu’elle était incapable de gouverner le pays et qu’elle avait définitivement perdu la capacité de contrôler les mouvements populaires de protestation. Peu après leur arrivée en Haïti, les nord-américains prennent des mesures  tendant à doter l’occupation d’une façade juridique et à trouver un président fantoche. Plusieurs éminents politiciens haïtiens refusent cette ignominieuse fonction, mais le président du Sénat, Philippe Sudre Dartiguenave, l’accepte. Un accord est signé et en  1918 et une nouvelle Constitution est promulguée. Dartiguenave occupera la charge suprême jusqu’en 1922.

En fait, de nombreux haïtiens reçoivent à bras ouverts l’invasion de 1915, et particulièrement les membres de l’élite, de même que la plupart des résidents étrangers. Cependant la réaction générale parmi le peuple haïtien, orgueilleux de ses cent onze ans d’indépendance, est d’une hostilité haineuse devant cette intrusion.

L’administration des États-Unis se donne pour priorité d’imposer la loi et l’ordre dans la totalité du pays, objectif qu’elle atteint avec l’aide d’une gendarmerie (qui plus tard se convertira en Garde d’Haïti) ; les effectifs de ce corps sont haïtiens, alors que tous les officiers supérieurs sont nord-américains.

En 1919, Péralte est assassiné et la révolte étouffée.

La résistance haïtienne persévère et se manifeste par un mouvement nationaliste en progression ; quelques-uns de ceux, comme Dantès Bellegarde et Sténio Vincent, qui au début avaient collaboré avec les nord-américains, s’unissent à l’opposition. Certains aspects de l’occupation avaient offensé l’élite. En premier lieu, l’attitude raciste à peine dissimulée de nombreux fonctionnaires nord-américains. « Ces gens sont noirs malgré le mince vernis d’éducation et de raffinement – écrit le colonel Walter, principal fonctionnaire étas-unien en Haïti – ; je me demande ce que penseraient les gens de Norfolk et de Portsmouth s’ils me voyaient user de flatteries avec ces noirs ». En second lieu, l’importance donnée à l’éducation technique aux dépens des études classiques existantes sont mal accueillies par l’élite. Des sommes importantes sont consacrées, non seulement à la construction de routes, à la création d’installations de santé publique et à l’amélioration générale de l’infrastructure, mais aussi au service technique. Ces dispositions faisaient partie d’une politique de formation de médecins, d’enseignants, de techniciens, d’agronomes, au prétexte qu’une classe moyenne inerte « pourrait devenir l’épine dorsale du pays et contribuerait en grande partie à assurer la stabilité du gouvernement ». De même, la clause constitutionnelle qui interdisait que les étrangers possèdent des terres est supprimée dans la Constitution de 1918 et de nombreuses entreprises étas-uniennes profitent de la situation. Par ailleurs, alors que depuis les jours de Dessalines toutes les constitutions avaient maintenu un article dans lequel la vente de terres aux étrangers était interdite, une nouvelle constitution est mise en vigueur au cours de l’année 1918 dans laquelle ne figure pas cette prohibition. Par conséquant les firmes nord-américaines peuvent devenir propriétaires. Les centrales sucrières étas-uniennes dépouillent de leurs terres les petits propriétaires ruraux en utilisant la force et des lois contestables. Cette « réforme agraire » à rebours est l’étincelle qui allume la révolte coordonnée et dirigée par Charlemagne Péralte à la fin de 1918 et qui deviendra, en un peu plus d’un an, guerre d’indépendance. Péralte, né à Hinche, une ville voisine de la frontière dominicaine, attaque en octobre 1917 la résidence du capitaine John Doxey, chef des forces nord-américaines; il est fait prisonnier et condamné à cinq années de prison. Il a certainement la vie sauve parce qu’il appartient à une famille très connue de la région. Au début de septembre 1918, Péralte réussit à s’enfuir de la prison et immédiatement il organise les groupes qui étaient déjà en lutte dans les montagnes du nord du pays.

Charlemagne Péralte réussit à coordonner 5000 combattants, selon les estimations nord-américaines ; 3000 sous son commandement et environ 2000 sous celui de son remplaçant Benoit Batraville, mais il compte en plus 15000 auxiliaires dont la fonction est l’espionnage et le ravitaillement des combattants. Les opérations de guérilla s’étendent à  un quart du territoire haïtien en une ligne qui part du voisinage de Cap-Haïtien, se dirige au sud-ouest, presque jusqu’à  Gonaives, et  prend ensuite la direction sud-est. Du côté oriental les forces de Péralta dominent.En 1919 Péralte est assassiné et la révolte ettoffée.

Au milieu des années 1920 le mouvement nationaliste a déjà réuni des Haïtiens de classe et de couleurs différentes dans l’acharnement à mettre fin à l’occupation. Des paysans sont expulsés des terres qu’ils travaillaient depuis des générations et l’indignation se généralise, jusqu’au président Dartiguenave qui commence à rendre la vie difficile aux fonctionnaires yanquis. Il est remplacé en 1922  par Louis Borna, que les occupants considèrent comme étant plus digne de leur confiance.

Le président Louis Borna et son entourage se trouvent en totale dépendance des États-Unis et virtuellement isolés de la vie nationale pour pouvoir conserver leurs postes. Les leaders nationalistes sont souvent emprisonnés, mais le mouvement continue de croître. En 1929 les protestations initiées par les étudiants s’étendent à tout le pays et entraînent des grèves et des manifestations pour revendiquer le retrait nord-américain. L’état d’exception est déclaré et au cours d’une marche de paysans dans la région de Les Cayes, l’infanterie de marine nord-américaine ouvre le feu, faisant plusieurs douzaines de morts et de blessés. Le règne de Borna s’achève en 1930 et après quelques mois sous une présidence intérimaire ont lieu des élections dans lesquelles les candidats nationalistes accaparent tous les sièges. Sténio Vincent, politique astucieux, mulâtre, est élu président ; il restera au pouvoir toute la décade des années 30.

Préoccupé par ces évènements et par la publicité internationale qu’ils provoquent, le président Hoover nomme une commission chargée d’enquêter, présidée par W. Cameron Forbes, ex-gouverneur des Philippines. A son arrivée en Haïti, la commission est accueillie par des manifestations hostiles. Le rapport de la commission recommande la fin de l’occupation après une période de rapide « haïtianisation » des officiers de la Garde.

En 1934, aussitôt après l’élection de Franklin D. Roosevelt, et de la mise en route de la politique appelée « de bon voisinage », la bannière étoilée est amenée au milieu des acclamations de dix mille spectateurs haïtiens.  L’occupation avait rempli son but et  il apparaissait imprudent et coûteux de la continuer.

Les effets à long terme de l’occupation d’Haïti par les nord-américains (1915-1934) sont peu importants. Les routes et autres améliorations des infra-structures se détériorent. Les compagnies étrangères se rendent compte que Haïti est moins attractif que ce qu’elles avaient espéré et certaines d’entre elles se retirent du pays. Le retour de l’élite mulâtre et la dépolitisation des militaires s’avèrent éphémères. La vie de la grande majorité des Haïtiens qui habitent et travaillent à la campagne n’est généralement pas affectée. Malgré tout l’occupation accélère la croissance de la classe moyenne noire et la formulation d’une idéologie de la négritude qui s’ajoute au noirisme hérité d’une génération précédente, préparant ainsi le chemin de l’ascension de François Duvalier.

1991 Le 7 février, le père Aristide, triomphalement élu par les gueux des villes et les croquants, entre au palais national à Port-au-Prince. Le théologien de la libération devient président du pays. Avec Aristide, premier chef d’État haïtien élu démocratiquement, une ère nouvelle s’ouvre. Irréductible aux schémas éprouvés depuis des décennies de domination et de manipulation des élites locales, l’irruption pour la première fois depuis l’indépendance du peuple (en l’occurrence des masses rurales et des habitants des bidonvilles) prouve qu’une autre voie es possible en Amérique Latine. Avec le mouvement Lavalas (le “torrent”), le “pays en dehors” fait son entrée dans le périmètre jusqu’alors interdit à la citoyenneté. Un outrage, un véritable traumatisme pour les nantis et leurs protecteurs américains, et un fâcheux exemple pour le sous-continent.

Pour Aristide, la réforme de l’État constitue la vraie priorité. Il s’agit de supprimer les racines d’une machine prédatrice, parasitaire et brutale. Et de refuser, dans l’immédiat, que les cinq mille victimes de la terreur militaire soient passées par pertes et profits, au nom de cette culture de l’impunité et de l’oubli pratiqué de la Terre de Feu à l’Amérique centrale. L’inévitable loi d’amnistie sera infiniment moins favorable aux bourreaux que dans les autres États concernés du continent. Même les tortionnaires de la fin des années 1980 ne sont pas, théoriquement, à l’abri.

Le nouveau gouvernement se heurte à une violente campagne de déstabilisation, en butte, dira le prêtre-président, à l’hostilité des “quatre A”. Les “quattre A » : d’abord l’Armée, responsable en deux siècles de cent soixante coups d’État; puis l’Argent, tant les familles de l’oligarchie jouissent de monopoles; ensuite, l’Amérique, qui ne peut supporter l’idée d’un nouveau castrisme; enfin, les Autorités ecclésiastiques: la hiérarchie épiscopale, qui s’inquiète d’une poussée sans précédent de la théologie de la libération. Le Vatican, le moment venu, reconnaîtra seul le régime putschiste du général Raoul Cedras.

Celui-ci arrive au pouvoir en 1991 à l’issue d’un coup d’État préparé par l’armée avec le concours de la CIA et de l’ambassade américaine. Parmi les militaires impliqués dans le coup d’état on trouve le colonel François, formé, comme les dictateurs latino-américains Noriega et d’Aubuisson, dans la même académie militaire américaine. La répression dirigée à liquider les « aristidistes » est terrible ; le président déchu s’exile aus États-Unis. Les “officiers traitants” de Washington réagisent alors avec les réflexes acquis pendant une guerre froide qui venait pourtant de s’achever. Comme, en d’autres temps ils s’étaient comporté au Guatemala, à la baie des Cochons, à Saint-Domingue, au Chili, à la Grenade, etc. « Ils eurent terriblement peur, explique le sociologue Laënnec Hurbon, tout comme l’armée et la bourgeoisie, qui semblent avoir compris le vote populaire en faveur d’Aristide comme une sorte de “fin des temps” ou de “fin de leur temps”.

Il n’y aurait pas d’autre explication à l’intensité de la répression sans précédent qui s’est abattue sur le peuple pendant les trois années du coup d’État. “La bourgeoisie payait les soldats pour qu’ils cassent l’épine dorsale du 16 décembre. Sa complicité et sa coopération ont été totales avec les forces de répression, à quelques exceptions près”, témoigne le journaliste politique Jean Dominique, de Radio-Haïti Inter.

Pendant trois ans, avec la bénédiction intermittente de la communauté internationale, Washington recherchera une solution pour se débarraser d’un président certes légitime, mais imprévisible et mal converti aux bienfaits de « l’ajustement structurel ».

Avec l’arrivée au pouvoir de M. William Clinton, en janvier 1993, et alors que le Père Aristide, exilé à Washington, continuait à être universellement reconnu comme le seul représentant légitime de son pays, en septembre 1994, l’incapacité à endiguer le flot des boat people et les pressions de la communauté noire américaine et des libéreaux du Congrès, la nouvelle administration démocrate se donna un double objectif: remporter un succès de politique intérieure et internationale, en “rétablissant la démocratie en Haïti” – que ses prédécesseurs républicains avaient contribué à détruire -, et, simultanément, veiller à ce que cette démocratie soit calibrée aux normes traditionnelles, c’est-à-dire hors de toute participation authentique du “pays en dehors”. Il s’agissait de faire rentrer le “torrent” populaire dans le lit dont il n’aurait jamais dû sortir.

Pour ce faire, la diplomatie américaine joue pendant plus de deux ans les bons offices entre la dictature militaire – ses alliés et complices des grandes familles haïtiennes – et un président isolé parce qu’exilé. La solution qu’elle s’évertuait à mettre en place à Port-au-Prince était une cohabitation respectant le formalisme démocratique, tout en préservant à la fois les intérêts de la haute bourgeoisie locale et la capacité dissuasive de l’appareil de répression, promis à une généreuse amnistie. Le socle de cette cohabitation serait une politique économique et sociale classique d'”ajustement structurel”, placée sous la tutelle directe d’un FMI jouant un rôle de cerbère: les futurs dirigeants devraient strictement se plier à ses “conditions” pour recevoir le moindre dollar des autres bailleurs de fonds nationaux et internationaux.

Tel fut, en gros, le marché, à prendre ou à laisser, proposé au Père Aristide pour prix de son retour en Haïti avant que n’expire son mandat de cinq ans (février 1996). Un mandat qu’il s’engageait, par ailleurs, à ne pas tenter de prolonger des trois ans pendant lesquels la dictature militaire l’avait tenu éloigné de son pays.

Ces conditions léonines, le président n’avait, à ce stade, d’autre choix que de les accepter. Le présidente William Clinton se décode donc à déclancher une opération militaire prálablement autorisée par le Conseil de sécutité de l’ONU. Les seules conditions : qu’une fois terminée son mandat en 1996, Aristide ne se représenterait pas à la présidence, et qu’il appliquerait les politiques économiques neoliberales !

Sa réinstallation au Palais national, le 19 septembre 1994, sous la protection des marines, ne signifiait donc nullement le retour à la case départ du 30 septembre1991. M. Jean-Bertrand Aristide – il avait abandonné la prêtrise pour se marier – entendait cependant rectifier au maximum les termes du diktat en utilisant sa popularité et sa fine connaissance des “entrailles du monstre” acquise pendant son exil forcé dans la capitale fédérale.

Descendue massivement dans la rue, malgré les nouveaux mitraillages des “escadrons de la mort” du général Cedras, la foule des bas quartiers ne laissera guère le choix aux putchistes.

Si les forces américaines, relayées en avril 1995 par les sept mille soldats et gendarmes de la Mission des Nations unies pour Haïti (Minuha), prorogée jusqu’en juillet 1996, assurent une sécurité grandissante, leur présence est nécessairement provisoire.

Commence, dès les premiers jours de 1995, un véritable bras de fer entre l’ancien prêtre des bidonvilles et la superpuissance qui gère son arrière-cour. D’abord feutré et discret, il prend de l’ampleur avec l’écrasante victoire électorale de “Bo tab la”, la coalition qui soutient Aristide (juin et septembre 1995). Puis la situation s’envenime avec la visite du vice-président américain, M. Albert Gore, et la nomination d’un nouveau premier ministre, Mme Claudette Weirleigh, qui déplaît à Washington. Point de privatisations, point de crédits, tranche M. Gore.

Au cours des cinq années précédentes, l’appareil politico-administratif américain a pu abriter de sérieuses différences tactiques. Mais, désormais, la présidence, le secrétariat d’État, le Pentagone, la CIA ont un objectif commun: faire plier Aristide pendant son bref interrègne. Ce dernier connaît bien maintenant ses interlocuteurs et sait, dans un rapport de forces défavorable, ne disposer que d’un atout: le peuple, qui le soutient sans défaillance. Les accords de Washington prévoyaient une armée réduite à mille cinq cents hommes. Les États-Unis y tiennent. On imagine facilement pourquoi. Le président Aristide multiplie les mutations, change deux fois les chefs d’état-major, nomme finalement au sommet un général des pompiers, semant la zizanie dans le corps des officiers supérieurs. Washington s’inquiète et réclame l’éviction de trois officiers – proches du président – impliqués dans des atteintes aux droits de l’homme en… 1991. Le président prend le temps de la réflexion, et donne brusquement satisfaction à ses interlocuteurs: ils réclament trois têtes, le président leur en donne quarante-neuf. Tous les officiers supérieurs, sauf un. C’est l’estocade, alors que les “casques bleus” viennent de relever les “marines”. En avril 1995, il charge le major Dany Toussaint, un de ses proches, d’assurer la liquidation et appelle, après la victoire aux élections législatives et locales de juin 1995, le Parlement à “organiser les funérailles constitutionnelles de l’armée”.

C’est ainsi qu’il réussit à prendre en défaut la vigilance des nombreux “conseillers” et autres “experts” américains – “ils ont eu la surprise de leur vie”, commente un diplomate – en procédant au limogeage de tous les officiers, prélude au démantèlement définitif de l’armée, consommé en avril 1995, alors que Washington avait seulement prévu une épuration limitée à quelques têtes trop voyantes… De même, tout en ayant signé un accord de “stand-by” avec le FMI en février 1995, le gouvernement du premier ministre désigné par M. Aristide, M. Smarck Michel, refusa – sous la pression populaire, il est vrai – d’entreprendre les privatisations exigées par les États-Unis et démissionna en octobre 1995. Avec une équipe de gestion des affaires courantes, dirigée par Mme Claudette Werleigh, et deux mois avant l’élection présidentielle de décembre destinée à désigner le successeur de M. Aristide, il n’était plus question de procéder aux “réformes” structurelles. Néanmoins, avant de quitter le Palais national, le président fit un ultime pied de nez à Washington en reconnaissant Cuba.

C’est à partir de ce moment qu’apparaissent les fortes ambiguïtés du comportement de M. Aristide. Des ambiguïtés qui ont dégénéré en crise ouverte, voire en affrontements, au sein du mouvement Lavalas, et qui hypothèquent gravement la capacité de résistance d’Haïti à la normalisation voulue par Washington. L’implosion du pot de terre… “Aristide a vécu l’amputation de son mandat comme une spoliation, un drame personnel”, explique Jean Dominique, ce qui l’a conduit, consciemment ou pas, à délégitimer son successeur et fidèle entre les fidèles, son “jumeau”, M. René Préval: Ne pouvant constitutionnellement briguer un second mandat, M. René Préval sera désigné le 7 février 1996, après une élection triomphale en novembre 1995 (87,9 % de voix). “Pendant la campagne de décembre 1996, il est resté derrière lui, mais très loin derrière, jusqu’au dernier moment. Ce qui revenait à justifier par avance l’abstention lors du scrutin: 72 %.” Et c’est ce président affaibli qui hérite des inévitables renégociations avec le FMI et les bailleurs de fonds. M. Aristide pouvait ainsi entamer, les mains redevenues propres de toute compromission, une “traversée du désert” dont, à certains moments, on a pu penser qu’elle pourrait être abrégée – la prochaine présidentielle étant normalement prévue en décembre 2000 – par une opportune démission de son successeur.

A cette frustration personnelle s’ajoutait un conflit de fond avec le noyau dur de la coalition Lavalas: l’Organisation politique Lavalas (OPL). Ce groupe, fédérant cinq courants – de la “petite Eglise” au mouvement paysan, en passant par des “aristidiens” en quête de structuration -, s’était constitué en parti, sous l’impulsion, entre autres, d’intellectuels marxistes exilés en Amérique latine pendant le duvaliérisme, tels M. Gérard Pierre-Charles, Mme Suzy Castor et M. Rosny Smarth. Et ce, à la faveur du formidable mouvement de masse qu’avait constitué le “phénomène” Aristide, avant et immédiatement après le coup d’État. D’un côté, un dirigeant charismatique, en prise directe avec le peuple, viscéralement hostile à tout “appareil” intermédiaire, et tenant l’OPL pour une sorte de coucou qui aurait fait son nid sous sa bannière. De l’autre, un groupe numériquement peu important, mais organisé, avec militants, cadres, congrès, programme et direction collégiale. Donc réfractaire à toute personnalisation du pouvoir.

Dès la prise de fonctions de M. René Préval, dont l’entourage était constitué d’anciens “aristidiens”, une partie de bras de fer s’engagea entre le nouveau président et l’OPL, majoritaire au Parlement, appelée à ratifier le choix présidentiel. L’enjeu: la nomination du premier ministre, auquel la Constitution de 1987 donne des pouvoirs propres. M. Préval voulait désigner M. Ericq Pierre, haut fonctionnaire de la Banque interaméricaine de développement (BID), que M. Aristide avait connu à Washington et qui affiche sans complexe ses convictions néolibérales. L’OPL réussit néanmoins à imposer l’un des siens, M. Rosny Smarth, les autres postes-clés du gouvernement lui étant cependant refusés. “Nous avons dû porter le chapeau de la succession, sans avoir les moyens politiques d’appliquer notre programme”, explique M. Gérard Pierre-Charles, coordinateur de l’OPL.La création d’une toute nouvelle police, rapidement formée, requiert aussi toute l’attention présidentielle. Le palais suit de près son recrutement et sa formation, qui ne sont pas exclusivement entre des mains américaines. A ce point, l’instrument n’est aujourd’hui qu’en partie opérationnel, et le concours de l’ONU reste nécessaire, alors que subsistent beaucoup d’armes, d’un côté ou de l’autre de la frontière dominicaine. Washington, prétextant l’exiguïté de la nouvelle académie de police de Port-au-Prince, impose le transfert de certains contingents à Fort Leonard, dans le Missouri. Le président obtient bien un droit de contrôle sur place, mais le séjour rappelle trop celui des officiers de l’ex-armée d’Haïti en formation. La CIA et autres agences ont déjà, si l’on en croit The Nation, procédé aux premiers recrutements.

La plupart des terroistes qui essayé d’abattre le régime légal ont trouvé réfuge aux États-Unis. C’est le cas de M.mmanuel Constant, dit « Toto », un ancien paramilitaire de l’époque des Duvalier. « Toto » est le fondateur du Front révolutionnaire pour l’avancement et le progrès d’Haïti (FRAPH), groupe paramilitaire qui, aux yeux de la junte qui avait renversé le président Aristide, terrorisa la population de 1990 à 1994. Selon des informations récentes, « Toto » vit dans les Queens, à New York. Et Washington a refusé la demande d’extradition présenté par Haiti. Pourquoi ? Parce qu’il pourrait révéler les liens entre les États-Unis et la junte coupable d’avoir fait assassiner – par lees hommes du FRAPH -entre 4.000 et 5.000 Haitiens. Il faut ajouter que, parmi les gangsters qui ont participé, aux côtés des forces américaines, au récent coup d’État contre le président Aristide figurent plusieurs anciens dirigeants de l’organisation terroriste FRAPH.

, L’avancée de ces forces armées permettra à l’ambassadeur des Etats­Unis, M. James Foley, le 29 février 2004, de pousser le président vers la sortie, aidé dans cette tâche et dans la mise en place d’une force de paix par… Paris. Tout en cherchant une réconciliation après la crise irakienne, la France n’en­tend pas laisser Washington faire cavalier seul, au risque de l’évincer d’une île à laquelle l’attachent des liens historiques. En lui demandant des réparations de plus, de 21 milliards de dollars ( à l’époque 90 millions de francs-or), somme versée à la France par Haiti au moment de son indépendence, M. Aristide l’a par ailleurs fortement agacée.

Reste une question clairement posée, entre autres, par les dirigeants des Etats de la Caraïbe. Quelle légitimité ont des puissances comme les Etats-Unis et la France pour «sortir» de la sorte un chef d’Etat? « En tant que président de l’Assemblée nationale, confirme le sénateur Ivon Feuillé (Fanmi Lavalas), je n’ai jamais reçu aucun document me permettant de dire que le président a démissionné. » Cette intervention étran­gère est vécue, à juste titre, comme un dangereux premier pas permettant, demain, à la Maison Blanche de procé­der de même à Cuba, au Venezuela, voire en Colombie ou en ‘Bolivie.

Le 21 février 2004, M. Aristide avait accepté un plan inter­national prévoyant la poursuite de son mandat jusqu’en 2006, la nomination d’un premier ministre « neutre et indé­pendant» ainsi que d’un nouveau gou­vernement, en concertation avec l’oppo­sition. La Plate-forme démocratique rejeta le plan: il ne mentionnait pas la démission du président. Sur ce point -le départ de M. Aristide -, elle a obtenu gain de cause. Mais le lendemain de fête la retrouve aussi frustrée que soulagée. Dans un scénario de fin de crise qu’elle n’a pas écrit, la privant de sa victoire, Washington, outre une occupation par des troupes étrangères, impose un «premier ministre d’importation » : M. Gérard Latortue, un fontionnaire international qui a vécu trente ans dans la diaspora..

A la fin de février 2004 le président Jean-Bertrand Aristide a été donc kidnappé chez lui et conduit en avion à Bangui, capitale de la République centrafricaine, au cœur du continent noir avec probablement l’espoir de le voir réduit au silence. C’est la deuxième fois que Titid est victime d’un coup d’État, il est donc plus rapide que Chávez à se rapprocher du record de Perón. Titid avait été élu pour la deuxième fois président à la fin de l’année 2000. La campagne de discrédit avait commencé quasiment instantanément. Prêtre acquis à la Théologie de la libération il était devenu l’ennemi de la caste oligarchique parasitaire de Port-au-Prince. L’Eglise avait fait le choix de le harceler et de le stigmatiser préférant garder la confiance de la menue classe bourgeoise de Port-au-Prince. La respectabilité donnée aux pratiques vaudous et leur reconnaissance comme digne composante de la culture haïtienne et l’avancée des églises protestantes inquiétaient les institutions catholiques.

Le dictateur militaire Bozizé qui a renversé le président démocratiquement élu Ange-Félix Patassé en République centrafricaine est maintenant considéré comme un grand ami de l’Occident qui apporte une contribution décisive au rétablissement de la démocratie en Haïti. Pour le rétablissement de la démocratie en République centrafricaine il faudra encore attendre. Le Monde, du vendredi 05 mars 2004, pour parler du dictateur Bozizé écrit sans le moindre guillemet : le président François Bozizé. Par contre à propos d’Ange-Félix Patassé, renversé par Bozizé, Le Monde écrit qu’il s’agissait d’un président « démocratiquement élu », entre guillemets et en italique. Le journaliste tient à nous préciser que le gouvernement issu du coup à Bangui a du mal à réduire Titid au silence. Cependant, « le porte-parole du gouvernement centrafricain ne s’apitoie guère sur le sort du chef de l’État haïtien déchu ». Donc, le journaliste Stephen Smith continue, « mercredi après-midi [03 mars 2004], une délégation ministérielle centrafricaine est allée administrer à Jean-Bertrand Aristide une piqûre de rappel » pour qu’il cesse de dénoncer le fait qu’il a été victime d’un coup d’État. On l’a fermement rappelé à son « devoir de réserve », c’est-à-dire qu’il n’est pas censé dénoncer ce que les organisateurs de son renversement veulent cacher. Le journaliste du Monde semble trouver cette exigence de silence tout à fait naturelle.

A lire. La Croix et la Bannière : la difficile normalisation démocratique en Haïti. Claude Mois Cidhica,  Montréal, 2002.Claude

Haïti n’existe pas. Christhophe Wragny. Autrement, Paris, 2004.

– Anthropologie et histoire au siècle des Lumières. Michèle Duchet. Paris. Maspero. 1971.

– Le Royaume de ce monde. Alejo Carpentier.

Haiti et la France, éditions La Table ronde, Paris, 2004.

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