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Conversations de Ramon Chao et Ignacio Ramonet avec Borges.

21 junio, 2014
Au début des années 1980, le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges vint à Paris, pour la préparation de ses œuvres complètes à La Pléiade. A cette occasion, Ignatio Ramonet et Ramon Chao se sont entretenus avec l’auteur d Fictions                                        
Il vous arrive d’ironiser sur la mort. Et sur la longévité, « une mauvaise habitude difficile à extirper »
– Ne m’attribuez pas ce qui appartient à la vox populi :« Il n’y a rien comme la mort / pour rendre les gens meilleurs. / Mourir est une habitude / A tous les gens commune ».
– On dirait du Borges. Ce Borges-là  aurai-il peur de la mort ? .
– Non. Comme mon père, j’ai bon espoir de mourir complètement, l’âme et la chair.
Tu as voulu mourir entièrement
Dans ta chair, ta grande âme, et as voulu
Entre dans cette autre ombre sans le triste
Gémissement du fiable et du dolent.[1]
-J’attends la mort avec espoir, mais parfois je crains qu’elle ne soit irréelle, j’ai peur d’être immortel. Dans ce sens, je suis l’opposé de Miguel de Unamuno. Il voulait continuer d’être Unamuno après sa mort. C’est curieux, non? Je ne veux pas continuer  d’être Borges.
-Au risque de vous importuner j’insiste, Borges. Supposons qu’Unamuno ait raison.
– Bon, je veux bien croire qu’il puisse exister un Dieu, mais cela n’implique pas que les âmes sont immortelles. Une chose n’a rien à voir avec l’autre. Si Dieu existe, cela veut dire qu’il ordonne l’univers, mais il n’a pas à décider si je dois ou si je ne dois pas continuer à vivre au-delà ma sépulture. Le monde peut très  bien se passer de moi. Car il y aura un temps infini sans moi et il y eu également un temps infini avant moi. Où étais-je pendant la guerre de Troie ? Pourquoi cela ne nous affecte-t-il pas ? Pourtant, si nous avons perdu le passé infini, nous perdrons avec la même indifférence le futur infini. Je vais rappeler ici les vers de Lucrèce dans De rerum natura  : Si l’on pense que l’Univers continuera d’exister et que nous ne serons pas là… ». Ce que disait aussi Victor Hugo : « Je m’en irai bientôt au milieu de la fête/ Sans que rien manque au monde, immense et radieux »
– Une fois déjà vous avez été entre la vie et la mort.
– Oui, c’était à Noël. J’avais près de quarante-cinq ans. Je montais un escalier et je me suis cogné contre la persienne en fer qui venait d’être peinte qu’on avait laissée ouverte. J’ai eu un traumatisme crânien qui a provoqué une septicémie. J’ai eu beaucoup de fièvre et des cauchemars. Je raconte cela dans Le sud . Au début, seulement ensuite la nouvelle évolue vers le fantastique.
– Non ; mais vous nous avez dit que selon la loi des statistiques on ne peut pas affirmer que la mort soit inévitable.
Oui ; j’ai dit ça. La seule chose qui démontre l’existence de la mort, hors des arguments biologies que j’ignore, ce sont des arguments statistiques. Je voulais dire que nous ne saurons jamais si avec nous commence une nouvelle génération d’hommes immortels. Il est possible que le temps passe et que nous ne mourions pas. Il nous faudra accepter d’être immortels, d’élaborer  une nouvelle éthique, un comportement différent et la possibilité, pour chacun d’entre nous, d’être tous les hommes ; nous serions tous les écrivains, tous les généraux, tous les poètes ; nous serions Homère, nous serions Casanova, nous parlerons toutes les langues, et nous les oublierons aussi. Devenu immortel, chaque homme sera Babel. En fin, je crois avoir échappé à ce destin, car il est dangereux d’avoir atteint mon âge. Je peux avoir quatre-vingts ans n’importe quand, et là les choses commencent à se gâter.
Piensa: Lei los libros esenciales
Y otros compuse que el oscuro olvido
No ha de borrar. Un dios me ha concedido.
Lo que es dado saber a los mortales.
 Por todo el continente anda mi nombre:
No he vivido, quisiera ser otro hombre
            -Vous voudriez donc vous réincarner, que l’éternel retour se réalise en vous.?
– Non, mais il paraît que cela peut arriver. Je crois à des choses plus importantes que l’éternel retour, à la poésie, à l’amour, à l’amitié.
-Pourtant, vous avez écrit un poème sur cette idée du temps cyclique :
– Nietzsche est l’un des plus récents inventeurs de ce terme, l’éternel retour. Mais déjà Saint Augustin l’avait réfuté dans Civitas Dei avec un métaphore magnifique : « La croix du Christ nous sauve du labyrinthe circulaire des stoïciens » C’est à dire, que si l’histoire se répète cycliquement, toutes les choses se reproduiront cycliquement et parmi elles la crucifixion, ce qui est impensable : le Christ dans la croix deviendrait un événement banal.
-Et Borges reviendrait périodiquement pour être de nouveau Borges.
– Ce serait insupportable. Encore s’il revenait sous une autre forme.
-Il n’y à rien à faire, Borges ; nous n’avons qu’à vous faciliter l’adresse de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité.
Comme dit Lugones, « Maître de ma vie, je veux l’être aussi de ma mort ».
« La vaste bibliothèque qui m’entoure se trouve dans la rue México, et non dans la rue Rodriguez Peña, et vous, Lugones, vous vous  êtes supprimé au début de 1938. ».[2]
– Lorsque je suis malheureux, ce à quoi je consens de temps en temps -, j’envisage la mort comme un immense soulagement. J’ai même pensé plusieurs fois à me suicider. Après je me suis dit : à quoi bon, si la mort peut venir en tout moment ?
Il ne restera pas d’étoile dans la nuit.
Il ne restera pas de nuit.
Je mourrai, et avec moi la somme
De l’intolérable univers.[3]
-Quand je me sens triste , je me console en pensant qu’en fin de compte ce qui m’arrive est éphémère, qu’on m’oubliera complètement ou qu’en tout cas j’oublierai les autres. S’ils veulent toujours penser à moi c’est leur affaire.
-Comment envisagez-vous le départ, puisque le suicide est exclu ?
–         Je veux penser que c’est trop tard, maintenant que je suis vieux. Mais je suis pour le suicide. Dans ma famille nous avons une tradition de morts volontaires. Mon grand-père s’est fait tuer dans une bataille ; mon père, victime d’une hémiplégie, arrêta de boire et de s’alimenter. Quand à elle, ma mère ne cessait de répéter, « comme cela traîne… ». J’aimerais quitter ce monde discrètement, comme dans le poème espagnol : « Oh muerte, ven callada, como sueles venir en las saetas »[4] En fait, dans deux ou trois récits j’ai écrit qu’au cas où je vivrai une autre vie, je ne voudrais avoir aucun souvenir de celle-ci.

[1] A mon père, in La monnaie de fer.
[2] A Lepoldo Lugones . Préface de L’Auteur.
[3] Le suicide,  in La Rose profonde.
[4]«  Ô mort, viens silencieuse / comme tu as l’habitude de venir dans les saetas » (Saetas : mélodies du flamenco qu’on chante surtout dans les processions de Semaine Saint)
https://ramonchao.wordpress.com/ Teléfono: 0033145079954 / Ultimo libro publicado : L’Odyssée du Winnipeg / Buchet-Chastel, Paris 2010-
One Comment leave one →
  1. Rocio Hernndez Medina permalink
    14 julio, 2014 22:26

    Hola sr. Ramón Chaola verdad quiero agradecer por todas las cosas bonitas que escribe, pero la verdad yo no se otro idioma que no sea español por favor le pido de la manera mas atenta me haga llegar todo lo que escriba en español. Nota perdone usted por mi ignorancia

    Date: Sat, 21 Jun 2014 17:41:52 +0000 To: chiomedina@hotmail.es

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